Une fin de matinée ensoleillée, Sergio Zamora arrive à la table de l’Hôtel, 6e arrondissement de Paris. Il s’installe à la table, demande un café et patiente en observant les murs du lieu qui a hébergé 2 écrivains qu’il admire : Jorge Luis Borges et Oscar Wilde. Et, dois-je le reconnaître, moi intimidé, encore sous le coup de la lecture de ses livres comme 7 heures entre les mains de la DINA que je venais de finir et dont les silences sont bien plus terrifiants que les mots. Aussi, sans plus attendre, nous brisons le silence.
La conversation se lance. Militant, arrêté-évadé-exilé, écrivain, l’homme est affable, intarissable sur les sujets du passé, le Chili de son enfance, les retrouvailles et tout se dissipe, peu à peu les yeux s’illuminent dès que la conversation dérive vers la littérature, l’écriture. la passion s’est jointe à notre table. Les époques se superposent, les évènements personnels s’entremêlent à la défense des peuples autochtones, les amis se confondent aux grands modèles littéraires dans cette conversation à bâtons rompus. Comme dans une bibliothèque, sa bibliothèque.
Ici dans la première partie de cet entretien, nous aborderons avec Sergio Zamora les années de clandestinité au Chili jusqu’en 1975, deux ans après la chute d’Allende, puis, réfugié en France à la suite d’une rocambolesque évasion, comment il lui faut rebondir rapidement dans ce nouveau pays pour subvenir aux besoin de sa femme et de sa fille de quelques mois. Et enfin les premières incursions dans l’écriture.
[L’autre Amérique] Sergio, pour commencer cet entretien, pour situer ton parcours, revenons aux racines de ton engagement. Comment un jeune homme de la classe moyenne chilienne se retrouve-t-il au cœur de la tempête politique des années 70 ?
[Sergio Zamora] Pour comprendre, il faut se replacer dans le Chili de la fin des années 60. Santiago. J’ai grandi dans le quartier de Villa Portales, un quartier qui était alors un véritable laboratoire social. En 1969, j’ai rejoint le Parti Socialiste pour porter l’espoir de l’Unité Populaire de Salvador Allende.
J’ai intégré l’appareil militaire du PS, non pas comme soldat, mais comme militant chargé de réfléchir à la défense de la démocratie face aux menaces de putsch. Ce qui était presque ironique car nous rédigions des tracts, des affiches, nous n’avions aucune expérience des armes.
Puis vient le 11 septembre 1973. Dans ton livre Histoire d’une trahison, tu reviens sur ce jour terrible pour la démocratie chilienne.
Le titre de mon livre vient de là : la trahison des chefs militaires envers la Constitution et envers le peuple. Le 11 septembre, je n’étais pas à la Moneda, mais j’étais en ville. On a vu les avions, on a entendu les explosions. Très vite, la direction du parti a été décimée.
C’était le chaos. Après le coup d’État de Pinochet, alors que beaucoup de dirigeants partaient en exil ou étaient assassinés, moi étant un inconnu, j’ai fait le choix de rester. On a monté une direction clandestine à Santiago.
Pendant presque deux ans, j’ai vécu dans l’ombre à Santiago. J’étais devenu le « responsable militaire » du PS clandestin que les militaires n’avaient que le nom parce que nous n’avions pas d’arme. Notre travail consistait à réorganiser les réseaux, à faire circuler l’information, à montrer qu’une résistance existait. On évitait les contacts, on changeait sans cesse de planque.
Ces deux années de clandestinité ont été terribles. Pour ma femme surtout qui devait accepter son sort à cause de moi et mon engagement. C’était une période terrible.
C’était une tension permanente, jusqu’à ce jour de mai 1975.
Comment as-tu vécu cette journée où tout a basculé ?
Mon arrestation s’est déroulée en pleine rue le 15 mai 1975 par la DINA, la police secrète, la police politique de Pinochet. Le début d’une terrible et interminable journée. S’en sont suivies des heures de torture pour obtenir les noms de la direction clandestine. Par un mélange d’instinct et de confusion dans le centre de détention, j’ai réussi à m’évader.
Mais j’ai eu une chance inouïe : j’ai réussi à tromper la vigilance des gardiens et à m’évader seulement sept heures après mon arrestation. C’était inédit. Je me suis réfugié auprès d’un Comité pour la Paix lié à l’Église. Mon évasion a été une preuve vivante de la torture exercée par la DINA au Chili.
Tout ceci, je l’ai relaté dans mon livre 7h entre les mains de la DINA.
Après cela, c’est l’exil. Tu arrives en France en juin 1975. Comment se sont passées ces 50 années de « présence » en France ?
Je suis arrivé le 15 juin avec ma femme et ma fille de neuf mois. La France nous a accueillis. Au début, on pense qu’on va repartir dans six mois. Puis un an. Puis dix.
Au début, c’était dur émotionnellement. J’étais épuisé par la clandestinité. Je devais tout recommencer. J’ai travaillé comme ouvrier chez un marchand de vins, puis au Centre Pompidou. J’ai continué à militer pour aider la résistance au Chili jusqu’au milieu des années 80.
Je ne pouvais plus être un acteur politique direct là-bas, alors je suis devenu un acteur de la mémoire ici. Cinquante ans plus tard, je suis un écrivain français d’origine chilienne, ou l’inverse, je ne sais plus trop. Je suis un mélange des deux.
Comment s’est construite ta nouvelle vie à Paris, notamment ta carrière au Centre Pompidou ?
J’ai eu la chance d’être embauché au Centre Pompidou en 1978, un an après son ouverture. J’y ai travaillé 12 ans au total. Au début, j’étais vendeur à la librairie du Centre, qui appartient au groupe Flammarion. Puis, j’ai été promu cadre et je me suis occupé de la partie administrative.
C’était une époque charnière : l’informatique arrivait en France. Je me suis inscrit à un cours pour apprendre l’ancêtre d’Excel, un logiciel nommé Multiplan. Cela a été une révélation. Mon bureau était situé rue Visconti, juste derrière là nous nous trouvons aujourd’hui. L’ordinateur a sauvé mon écriture : je suis très désordonné et j’avais perdu tout ce que j’avais écrit à la main ou à la machine avant les années 80. Grâce aux sauvegardes informatiques, j’ai pu conserver mes textes et structurer mon œuvre. Sans l’ordinateur, mon écriture aurait été « diminuée ».
Cette intégration française ne t’a pas empêché de devenir un passeur de culture comme lors de cette présentation mémorable sur Jules Verne.
C’est une anecdote amusante. Un ami, responsable d’une maison de retraite et musicien, me demandait chaque année de venir présenter un de mes livres aux jeunes avec qui il travaillait. Une année, n’ayant pas de nouveau livre publié car j’étais sur de gros projets, il m’a suggéré de faire un exposé sur Jules Verne pour un groupe visitant le musée consacré à l’auteur. J’ai toujours été passionné par Verne, mon père et moi avions tout lu de lui, ainsi que d’Emilio Salgari. Le jour de la présentation, mon ami attendait dans le couloir, inquiet que le public s’ennuie. Mais après une heure, les gens étaient toujours là, passionnés par l’échange. C’est cela, la transmission : partager le plaisir hédoniste de la lecture.
Merci Sergio, tu me donnes une excellente transition pour notre deuxième partie dans laquelle nous parlerons en détail de littérature et des sources d’inspiration.
Retrouvez ici les livres évoqués plus haut dans l’entretien. Cliquez sur les couvertures pour en savoir plus sur le site de l’éditeur.

Autobiographie
Editions François Baudez – 130 pages
Ce livre est le récit de ce que j’ai vécu le jeudi 15 mai 1975. Ce jour-là je fus arrêté par la « Gestapo » chilienne, la DINA (Direction nationale d’Intelligence), un des services secrets, alors pilier du pouvoir de Pinochet. Par un heureux concours de circonstances, je réussis à échapper à mes tortionnaires sept heures après mon arrestation. En plus de sauver ma vie, mon geste provoqua un durcissement de l’attitude de l’Église catholique envers la dictature. En m’évadant le jour même de mon interrogatoire, je constituai la première preuve vivante des atteintes à la dignité humaine commises par l’utilisation de la torture. Les cas de torture connus à l’époque – deux ans après le coup d’État.

Autobiographie
Editions Florent Massot – 189 pages
Une histoire du Chili sous Pinochet écrite par Sergio Zamora, exilé politique chilien vivant en France. Suite au coup d’Etat du 11 septembre 1973, une page de l’histoire du Chili où des milliers de Chiliens vont disparaitre, torturés et assassinés. De nombreux témoignages et des documents inédits. Représentant la vie d’hommes luttant au quotidien contre les dictatures, un beau message d’espoir.

Essai
Editions François Baudez – 236 pages
Sergio Zamora nous replonge dans la genèse de ce coup d’État, il remonte les pistes internationales et intérieures pour écrire Histoire d’une trahison. Cette enquête minutieuse – basée sur les témoignages des victimes comme des proches de la junte, sur les archives américaines déclassifiées –, conduite par Sergio Zamora, victime lui-même de la terrible Dina (police secrète de Pinochet), est d’autant plus remarquable qu’il prend tout le recul nécessaire pour rétablir le rôle joué par chacun dans ce complot international contre la démocratie latino-américaine, connue sous le nom de plan Cóndor.

Une fois encore, un grand plaisir de vous rencontrer
A demain ?
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