[L’autre Amérique] Dans la partie précédente, nous échangions sur les livres que tu as publiés et le français comme choix de langue d’écriture. Après toutes ces années, ironie de l’histoire, tu vas être traduit en espagnol et au Chili !
[Sergio Zamora] Tout à fait, la maison d’édition s’appelle LOM Edition. Une grande maison d’édition qui est importante au Chili. Ça m’est tombé dessus par hasard. Parce que le livre 7 heures entre les mains de la Dina [NdR : écrit en français]. Moi si je l’ai écrit, c’était en français pour les Chiliens qui étaient en France. Et ce témoignage a rencontré le public français aussi. Ce témoignage qui n’existait qu’en français a été traduit par des amis chiliens.
Quand je suis retourné au Chili en 2000, je l’ai amené là-bas et présenté à deux ou trois maisons d’éditions, jamais eu de réponse. Je me suis dit que le sujet de la torture ne les intéresse pas ou plus parce qu’il y avait déjà énormément de livres sur la torture. Et à la fin de mon séjour j’ai laissé des livres là-bas et le temps est passé. Entre-temps je me suis mis à écrire d’autres choses. Puis il y a 4 ou 5 ans, mes amis m’ont dit « Nous, on va te le traduire ».
Grâce à cette traduction que j’ai un peu révisée, Oswaldo Torres, un grand musicien chilien, est tombé amoureux de ce bouquin dès qu’il l’a lu. Lui a pris le bouquin traduit, il l’a présenté aux éditions LOM , ils ont apprécié et l’ont publié. Alors j’ai envoyé trois textes, un inédit, deux livres que j’avais déjà publiés et ils ont choisi La Bibliothèque qui a été publiée cette année.
Donc il y a un chemin qui s’est ouvert pour le livre en espagnol que je veux continuer. J’ai toujours su qu’un jour j’allais publier au Chili, ça je n’avais aucun doute. Mais j’ai toujours cru que ça allait arriver après ma mort. C’est arrivé avant. [Rires]

Un travail de réécriture. Est-ce que ça peut être vu comme des jumeaux ? c’est-à-dire deux presque identiques ?
Non, pas exactement, ça peut être vu comme des frères, des frères dissemblables.
Avec le travail de traduction de tes amis chiliens, Comment tu as reçu ton livre quand ils l’ont traduit ? Ça peut être étrange parce que c’est ta voix.
Par exemple La Bibliothèque, j’allais l’écrire directement en français pour avoir l’idée mais c’est venu en espagnol. À la fin, j’ai dit la même chose, mais je l’ai dit : ce n’est pas traduit, c’est dit d’une autre façon.
Nous avons longuement dans la partie précédente évoqué le fantastique et les nouvelles mais ton œuvre ne se limite pas à la fiction. Tu as consacré des années de recherches aux racines du Chili. Pourquoi ce livre Brève histoire des Mapuches (1536-1884) ?
C’est un projet qui me tenait à cœur car le Chili a une dette immense envers ses peuples originaires. On nous a appris à l’école une version très « hispanisée » de notre histoire.
L’histoire officielle du Chili a souvent ignoré ou méprisé ce peuple. Les Mapuches sont les « guerriers de la pluie ». Ils ont résisté aux Espagnols pendant des siècles, puis à l’État chilien. Mon but était de documenter cette résistance héroïque entre 1536 (l’arrivée des conquistadors) et 1884 (la fin de la « Pacification » qui a été un véritable massacre).
Mon livre s’arrête en 1884, car c’est la date de ce qu’on a appelé cyniquement la « Pacification de l’Araucanie » au Chili et « la guerre du désert » en Argentine . En réalité, ce furent des guerres de conquête sanglantes menées par les Républiques du Chili et d’Argentine, qui ont fait ce que les Espagnols n’avaient jamais réussi à faire : briser la nation Mapuche pour prendre ses terres. Je voulais documenter cette résistance historique pour que les Chiliens d’aujourd’hui comprennent que le conflit actuel dans le sud du pays ne sort pas de nulle part.
Les Mapuches ont été les seuls, sur tout le continent américain, à résister victorieusement aux Espagnols pendant près de trois siècles. Ils ont forcé la couronne d’Espagne un établissement de la frontière sud de la colonie espagnole au sud du la rivière Bio-Bio.
Toujours la résistance au pouvoir n’est-ce pas ? C’est une démarche de « mémoire » autant que d’histoire ?
Dans les années 90, au Chili, on poussait les gens à oublier la dictature et les crimes du passé. Pour moi, c’était insupportable. J’ai voulu rendre la parole à ceux qui ne l’ont pas, qu’il s’agisse des résistants sous Pinochet ou des peuples originaires. Je travaille d’ailleurs maintenant sur les peuples de la Terre de Feu, qui ont été complètement exterminés.
Ton œuvre explore à présent les racines profondes du Chili, bien avant la dictature. Quel est l’enjeu de tes travaux sur les Mapuches ?
C’est une dette envers l’histoire. Après mon livre d’histoire, je termine actuellement un volume sur la mythologie et les légendes Mapuches pour explorer leur monde magique. Je travaille également sur un ouvrage intitulé Les peuples disparus et la Terre de Feu concernant le génocide des Selk’nam, des Yamana et des Kaweshar. Ces livres, je les écris directement en français car ils appartiennent à cette langue de recherche et de distance.
Tu mentionnes souvent que ton prochain projet concerne les peuples du Sud. C’est une suite logique ?
Oui, je travaille sur l’extermination des peuples de la Terre de Feu (Selk’nam, Yamana, Kaweshar). C’est un génocide qui a eu lieu à la fin du XIXe siècle, encouragé par des éleveurs de moutons et des chercheurs d’or. C’est encore une fois une question de mémoire. Si on ne raconte pas ces histoires, ces peuples meurent une seconde fois. [NdR : Le livre sera publié cette année sous le titre Les Peuples disparus de la Terre de Feu.]
Pour finir, parlons de ton rapport actuel au Chili. Tu y es retourné après de longues années. Quel regard portes-tu sur tes retours au pays ?
La première fois que je suis retourné au Chili en 2000, mes mains tremblaient à la douane. En 2023, pour les 50 ans du coup d’État, j’ai trouvé un pays méconnaissable, ultra-libéral, très matérialiste. Les traces de la dictature étaient partout mais cachées, enfouies sous une couche de consommation et de pauvreté.
J’ai vu un pays encore très divisé. Il y a une partie de la population qui veut encore nier les crimes de Pinochet. C’est pour cela que je continue d’écrire. Mon « retour » est littéraire. Je reviens au Chili par mes livres, par mes recherches sur les Mapuches et les peuples de la Terre de feu
Le Chili de ma jeunesse a disparu, il n’existe plus que dans mes livres. Je construis mon chemin en marchant, comme disait le poète Antonio Machado : « Il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ». J’ai écrit un petit poème qui résume cela : « Quand j’ai quitté mon pays, je l’ai perdu pour toujours, je le porte toujours en moi ».
En repartant, je me suis dit que c’était mon dernier voyage. Ma vie est ici, en France, avec mes enfants et petits-enfants. Comme le dit le poète autrichien Rilke, « la véritable patrie de l’homme, c’est son enfance ». Mon enfance était imprégnée de fantastique : chaque rue de Santiago avait sa maison ensorcelée. Ces fantômes restent en nous.
Je me sens proche d’Antonio Machado qui écrivait : « J’ai cru le foyer éteint, je remuais les cendres, je me suis brûlé la main ». Le feu du Chili est toujours là mais je ne peux plus y habiter.
Pour conclure, Sergio, quel est pour toi le rôle de l’écrivain aujourd’hui ?
C’est un exercice de mémoire pour que les peuples disparus ne meurent pas une seconde fois. Que ce soit en français ou en espagnol, tant que je peux raconter ces tunnels qui se créent entre les époques et les mondes, je continue d’exister. Mais aussi il ne faut pas l’oublier, l’écriture d’hédonisme, écrire pour le plaisir d’écrire, en espérant toucher le lecteur avant de partir.
Merci Sergio, pour ce partage et ce passionnant entretien.
Ainsi s’achève notre entretien sur cette réflexion qui ouvre des nouvelles pistes, je tiens à chaleureusement remercier une fois encore Sergio Zamora pour son temps, sa bonne humeur et sa patiente disponibilité. Fruit du hasard, il est de belles rencontres de lectures et de personnes qui nous accompagnent toute une vie, Sergio en fait partie. A coup sûr.
Retrouvez ici les livres évoqués plus haut dans l’entretien. Cliquez sur les couvertures pour en savoir plus sur le site de l’éditeur.

Histoire
Editions François Baudez
Les Guerriers de la pluie (1536-1810) qui raconte la lutte des Mapuches contre l’envahisseur espagnol, et Les Guerriers du crépuscule (1810-1884), celle qui opposa le peuple mapuche aux États chilien et argentin. Il dit la résistance héroïque du peuple mapuche – un des peuples originaires du sud du continent sud-américain – face à la puissante armée de l’envahisseur espagnol. Lutte qui va durer presque trois siècles. Le livre de Sergio Zamora constitue une nouveauté parce qu’il mêle rigueur scientifique et éclairage littéraire. C’est une œuvre de documentaliste, d’historien, mais aussi d’écrivain. Il est le résultat d’une longue recherche et de la consultation de travaux d’anthropologues, ethnologues et historiens.
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Histoire
Editions François Baudez
Dans la vie quotidienne, les fantômes sont partout, bien que nous ne nous en rendions pas toujours compte. Parfois leur présence est si évidente qu’ils ne nous surprennent guère. D’autres fois, ils sont très difficiles à approcher, mais cela augmente leur attrait, comme le fantôme de la liberté, ou bien ils ont un caractère révolutionnaire comme celui qui parcourait l’Europe au début du xxe siècle. Le plus souvent, il suffit d’un presque rien pour qu’ils apparaissent et alors, bien que plus ou moins intangibles, ils adoptent une forme bien précise. Outre les fantômes, on connaît les esprits, illusions, spectres, apparitions, revenants, âmes en peine et tutti quanti… Les trois histoires de ce recueil, La Quête, L’Ombre du taureau et Ambrose sont un exemple de cette diversité.


5 ans de la revue, ça se fête à la Maison de l’Amérique latine !
Sergio Zamora, une présence dans la littérature
Discours à l’occasion de 200 ans d’amitié entre la France et le Mexique
Sergio Zamora, une présence dans la vie
Une fois encore, un grand plaisir de vous rencontrer
A demain ?