Au Cercle France-Amériques cette semaine, le poète David Noria a tenu un discours pour célébrer les 200 ans. Une belle opportunité pour nous de partager ce rendez-vous diplomatique mais également littéraire – en septembre la revue proposera un numéro dédié au Mexique. Vous pouvez retrouver le discours de David Noria en intégralité ci-dessous.
Tenu le 1er juin 2026 au cercle France-Amériques
Mesdames et messieurs,
Maintenant que les socles du monde vacillent ; dans le suspense et l’imminence ; en ce moment d’une profonde noirceur qui nous entoure, le Mexique projette à nouveau, à travers l’exemple de ses artistes et penseurs, une lueur d’espoir.
C’est pourquoi je veux bien commencer par vous montrer le tableau monumental de notre plus grande peintre mexicain à l’heure actuelle, Fernando Leal Audirac, qui nous honore ce soir avec sa présence. Cet énorme tableau est intitulé END (« la fin »), mais il évoque en même temps tout commencement – grave leçon à saisir. Feu et lumière, volonté et destin, il s’agit ici d’une énergie primordiale qui caractérise l’art et la pensée du Mexique ; par sa force et son éclat, le peintre nous offre à nous, les artistes et poètes contemporains, l’emblème de la tâche créatrice à laquelle nous sommes appelés.
Il y a cent ans, dans l’entre-deux-guerres, les surréalistes comme André Breton et Benjamin Péret s’étaient précipités au Mexique pour y chercher ce qui manquait si cruellement à la modernité ; mais c’est Antonin Artaud qui trouva, peut-être, le mot d’ordre : « Il y a au Mexique, dit-il, une réalité dont il faudrait rallumer le feu. »
Mais aujourd’hui, dans ce nouveau et périlleux carrefour qui est notre époque (car l’Histoire aime les échos), c’est à Le Clézio, dont je vais causer ce soir, de sonner le clairon de l’espoir, de nous parler de ce feu qu’on a intérêt à rallumer. C’est pourquoi notre présence ici n’est pas seulement une célébration littéraire entre la France et le Mexique, mais le début d’une ère nouvelle qui s’ouvre, celle d’une volonté de tracer, ensemble, une action où la culture redevient notre boussole.
C’est bien cet enthousiasme qui fascine Le Clézio, lorsqu’il médite sur la révolution mexicaine :
« Il est difficile aujourd’hui, dans un monde laminé par les désillusions et par la pauvreté culturelle grandissante, de se représenter les tourbillons d’idées qui enflamment Mexico durant les années vingt et trente. »
Et encore :
« Tout est à inventer et tout apparaît durant cette époque fiévreuse : l’art des muralistes au service du peuple, écrivant sur les lieux publiques l’histoire tragique et merveilleuse du continent. »
Il faut penser à la « Batalla de Junín », la fresque principale de « L’épopée bolivarienne » de Fernando Leal, père de notre maître et le fondateur et philosophe du muralisme mexicain. Bolívar, au centre, rappelle en même temps le Napoléon de David et la Liberté guidant le peuple de Delacroix. La palette dominante est constituée par le bleu, le blanc et le rouge du drapeau français. Au-dessus du Libertador, les cinq belles républiques libérées, (telles des Muses, telles de Valkyries) survolent la scène pour inspirer les combattants : le Vénézuéla, la Colombie, l’Equateur, Le Pérou et la Bolivie. Et le gaillard guerrier indien à leur gauche c’est l’esprit de la Grande Colombie, muni du bouclier mexicain de Quetzalcoatl et du glyphe aztèque de la parole, donc de la prophétie et l’autorité. Dans les panneaux latéraux vous trouverez les héros Morelos, du Mexique, et San Martin du Chili et l’Argentine. Voici donc le symbole de l’unité latinoaméricaine.
Grâce au simultanéisme temporel, le peintre nous montre dans La muerte de Bolívar, aussi sur les murs du Colegio de San Ildefonso, que la lutte pour la liberté de l’Amérique ne s’est pas arrêtée au XIXe siècle.
« Le Mexique a rappelé à nos frères du Continent la profonde solidarité spirituelle qui nous unit. L’enthousiasme pour l’Idée Américaine surgit au Mexique dans toute sa vigueur », a écrit Alfonso Reyes.
Le Clézio enchaîne son enquête sur les arts plastiques au Mexique avec une réflexion sur ses écrivains. C’est dans Juan Rulfo, née en 1917, que Le Clézio reconnaît l’initiateur de la littérature latino-américaine contemporaine, mais il tient à montrer en quoi Rulfo est unique : « La grande différence entre Rulfo et ses suivants […] c’est que, après Pedro Páramo, Juan Rulfo se tait. Il a dit ce qu’il avait à dire, il a achevé sa reddition de comptes, et ce sera tout ».
A travers la photographie que Rulfo trouvera un moyen d’expression alternatif à l’écriture. L’écrivain devient photographe.
Cet homme qui a toujours refusé n’importe quelle position idéologique (car la douleur ne doit être au profit de personne), montre dans ses photographies une réalité qui ne demande pas d’explication, jugement ni compromis.
Ce sont la géométrie, la lumière et les corps du Mexique – à la fois chair, paysage et pierre – qui trouvent en lui leur poète muet.
Mais c’est une photographie en particulier qui attire l’attention de Le Clézio : il s’agit de celle que Rulfo a faite de Clara Aparicio, alors sa fiancée qui allait devenir son épouse de toute sa vie, datant de 1945. « C’est dans ce portrait que Juan Rulfo exprime le mieux l’autre versant de son cœur, plein de douceur et d’imagination, et aussi dans les lettres qu’il écrit presque chaque jour à la femme qu’il aime… Clara – continue Le Clézio – se tient debout devant l’objectif, dans sa blouse suggestive, elle laisse voir le creux des clavicules, la partie la plus érotique du corps féminin, elle a les yeux fermés. »
Dans ce portrait « une parenthèse existe dans l’incertitude de sa vie, quand l’amour et l’art ne font plus qu’un. » Ce moment critique d’une vie nous apparaît dans tout son mystère et sa fugacité, figé pourtant grâce à la caméra.
Mais la présence qui ensorcelle littéralement Le Clézio c’est sans doute Sor Juana Inés de la Cruz, notre poétesse du XVIIe siècle. C’est compréhensible puisque nous sommes tous amoureux d’elle. Elle séduit autant qu’elle inspire le respect le plus profond, car elle est en même temps farouche et tendre, religieuse et courtisane, noble et quelque peu plébéienne comme en témoignent « ses cheveux noir de jais » ; en un mot elle incarne « cette ambigüité provocante » qui fera son succès. Mais de cette personnalité étonnante de l’une de plus grandes poétesses de son siècle, Le Clézio extrait ce qu’il appelle « ses luttes » en montrant comment, à chaque étape de sa vie, elle a dû surmonter toutes sortes de barrières pour arriver jusqu’au sommet.
Mais de quelles barrières s’agit-il, et de quelles façons de les dépasser et de quel sommet ? « La lucidité, l’intelligence, l’amertume seront les exactes substituts aux manques de sa naissance, aux faiblesses de son sexe. », dit notre auteur. Par là on entend que la jeune fille métisse, née dans le monde rural des alentours de la capitale, s’adonne amoureusement aux lettres, de façon à se cultiver et à changer d’horizon : la voilà déjà à la cour de Mexico à 16 ans, admirée du monde ; et la voici un an plus tard au couvent, à l’abri du mariage (« libérée de la tutelle des hommes »), consacrée à son art et à ses études ; bientôt viendront les sollicitations et les honneurs, la publication de son œuvre en Europe, la correspondance avec des éminences.
Il faut penser qu’il n’était pas évident pour elle de sortir du village d’Amecameca, ni d’être acceptée à la cour dans l’entourage de la vice-reine, là où elle a connu « l’apprentissage des sentiments, de leurs dérives dangereuses et de leur vanité » ainsi que la vie « selon le mode des aristocrates, avec prudence, en développant l’art de se protéger et à la fois de séduire » ; et il n’était pas donné non plus d’entrer en religion, la « pureté de sang » étant encore requise. Tout cela, et bien d’avantage, elle l’a conquis par ses mérites, même les jalousies et la haine de la hiérarchie de l’Eglise qui ont fini par l’accabler et torturer moralement.
« Pour elle – dit Le Clézio – l’aventure est encore plus téméraire parce qu’elle n’appartient pas à la classe régnante, où les femmes peuvent s’illustrer par leur beauté, leur mariage ou la liberté de leurs mœurs, protégées qu’elles sont par le corset des convenances et le pouvoir illimité des conquérants, les gachupines… Elle n’a pour elle que sa fraîcheur, son courage, et son goût pour le langage qu’elle utilise comme une clef pour ouvrir son avenir. »
Quant au sommet de son parcours, ambigu lui-même, il s’agit de la composition du poème Premier Songe dont le thème est « l’accès au savoir », seul rival des Solitudes de Góngora, après quoi elle décide aussi de se taire, de faire son « entrée en silence », d’abandonner l’écriture après ses rébellions contre les réprimandes de son confesseur. Le double mythologique de Sor Juana, naturellement, c’est Prométhée. Mais cet envol fatal vers le soleil, elle l’a parcouru sur les ailes de la poésie : « Elle ne l’a pas fait – dit Le Clézio – pour remporter des lauriers… Elle l’a fait parce qu’elle a voulu, comme Juan de la Cruz, voir briller les mots, les images, les symboles, le feu de Bengale du langage. Elle l’a fait parce qu’elle a découvert très tôt dans son enfance que les mots, les images et les symboles sont les marchepieds pour atteindre Dieu. »
L’érudition de Le Clézio rend son portrait de Sor Juana vivant et comme inséré dans un décor richissime qui est celui du XVIIe siècle au Mexique : on y trouve les Indiens latinistes de la Nouvelle-Espagne comme Antonio Valeriano, les danses et musiques du peuple qui ont fait s’exclamer Sor Juana : « je veux chanter une chanson métisse d’espagnol et de mexicain » ; on y trouve aussi l’influence de Thérèse d’Avila et de Calderón de la Barca depuis la métropole… C’est comme si l’on voyait se dresser devant nous l’orgueilleuse cour du vice-royaume de Mexico tel que l’on a parfois imaginé d’après le célèbre tableau de Cristóbal de Villalpando, Vue sur la Place Majeure de 1695, l’année même de la mort de Sor Juana.
Mais cet espace carré qui est notre Place Majeure, Le Zócalo, est pourtant devenu un ring de boxe, métaphysique peut-être, mais très réel en même temps, à l’intérieur duquel ont lieu les combats les plus dramatiques de notre histoire. Voici, pour finir, le tableau La Sombra y la Noche, L’Ombre et la Nuit, de Leal Audirac. La nature humaine – aillez savoir pourquoi –, a choisi le Mexique contemporain comme le théâtre de l’affrontement le plus vif des forces profondes, créatrices et destructives. Et si l’on veut conjurer la violence et invoquer la beauté, seul l’art et la poésie sauront apaiser les convulsions, la rage et les sévices qui nous rongent. C’est pourquoi on a besoin de l’esprit français, sobre, prudent et discret. Imaginez-vous tout ce que nous pourrons forger, pour une nouvelle ère de Paix et Culture, avec le feu du Mexique et l’instrument de précision français.
Merci.
David Noria

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