Nouvelle carte postale pour permettre à tous ceux d’ailleurs et aussi d’ici de parcourir les lieux de vie ou d’imagination des auteurs latino-américains contemporains ou plus anciens en France et en particulier à Paris, ville qui a servi souvent de terrain de rêverie. Résidant en France durant un demi-siècle, Juan José Saer (1937-2005) est de ceux qui ont subtilement mis en scène Paris dans un de ses livres les plus célèbres, L’enquête.
L’enquête de Saer
Paris, XIe arrondissement. Depuis neuf mois, un homme assassine sauvagement des vieilles dames. Vingt-sept victimes et pas un indice pour le commissaire Morvan. Rien. (Présentation du Tripode)

Une enquête dans l’enquête
Coincée entre les places de la Nation, de la République, de la Bastille et le cimetière du Père-Lachaise, la place Léon Blum, place sans charme particulier, ne ressemble qu’un ordinaire carrefour, un passage dont on s’échappe vite pour gagner des endroits plus hospitaliers avec l’habituelle bouche de métro dans laquelle on s’engouffre pour fuir les lieux. Alors si des crimes y sont commis – et même si vous n’êtes pas une vieille dame -, pourquoi rester dans les parages de cette place ?
Dans le tumulte chaotique de la place, les immeubles semblent si paisibles, nous rendant plus facile la tâche de scruter les croisées pour deviner l’ombre qui nous scrute à la fenêtre, l’œil du chasseur en alerte. Où se trouve ce bureau spécial de la brigade criminelle ?
On était a deux ou trois jours de Noël, de sorte que c’était au cœur même de l’hiver que Morvan réfléchissait. Le ciel blanc et qui pourtant n’éclaircissait pas l’ambiance annonçait, comme on dit, la neige. Il y avait foule dans les rues. Des femmes chargées de paquets, de sacs, de branches de sapin et d’enfants traversaient en se hâtant les bandes blanches des passages à piétons dans tout le pourtour de la place Léon-Blum dont Morvan, de l’endroit où il était et pour autant qu’il se penchât vers la fenêtre, ne pouvait voir qu’une partie, même si, pour l’avoir tant parcourue les derniers mois, depuis que la brigade criminelle avait décidé d’y installer son bureau spécial, il connaissait par cœur chacun de ses recoins, l’entrecroisement, non pas en forme d’étoile mais plutôt d’astérisque, de la rue de la Roquette et du boulevard Voltaire, plus la rue Godefroy-Cavaignac, la rue Richard-Lenoir, et les avenues Ledru-Rollin et Parmentier, qui prenaient naissance en divers points de la place. (Trad. Philippe Bataillon, 1996)

A travers la vitre, depuis le troisième étage, et surtout dans cette atmosphère particulière qui précède toujours une forte chute de neige, les allées et venues de la foule, un peu fantomatique, occupée de ses courses de Noël lui parvenaient comme un tumulte silencieux. La scène agitée mais débonnaire et lointaine des commerces éclairés, la mairie sombre, les voitures qui attendaient aux feux ou passaient les carrefours au pas, les gens chargés de paquets, emmitouflés de vêtements de laine, les façades grises des maisons et les toits d’ardoise, les branches nues des platanes en contradiction avec la promesse des dieux, et le ciel blanc qui annonçait la neige imminente, ce tableau vivant qui se mouvait là, plus bas, coupé pendant quelques secondes de ses causes évidentes, avait l’intensité nette et en même temps étrange d’un rêve. (Trad. Philippe Bataillon, 1996)
Un peu plus loin
Un clin d’œil peut-être. Dans l’Enquête qui nous fait rebondir sans cesse de fausses pistes en faux-semblants, il est amusant de découvrir, à 2 rues de la place Léon-Blum, une petite rue anonyme un peu triste, la rue du Morvan – oui la rue du Morvan, comme le nom de l’enquêteur.

Une coïncidence ? Peut-être. En tout cas, enfoncez-vous dans ce pseudo-roman policier à clés dont on cherche la serrure (si vous la trouvez, envoyez-nous un message). A vous de lire ou relire pour vous en faire une idée.
Puisque nous y sommes
Une aventure éditoriale
Un coup de chapeau aux éditions du Tripode qui, depuis quelques années, ressort régulièrement dans une très belle édition de qualité les ouvrages de Saer, compliqués à trouver dans les librairies. Une œuvre malheureusement méconnue qui nous offre, vingt ans après la mort de son auteur, un nouveau regard. Alors vivement la suite de la belle aventure du Tripode qui tente de redonner l’importance que Saer mérite. Citons le dernier opus publié, Nadie nada nunca. En attendant, retrouvez la page des ouvrages de Saer proposés par le Tripode ici.
Et un podcast pour débuter 2026
Pour aller plus loin, cette excellente émission de France Culture qui porte un regard sur Juan José Saer, auteur malheureusement trop méconnu en France

Ce que signifie L’autre Amérique pour François
L’autre Amérique dans le Journal diplomatique
5 ans déjà, un immense merci pour votre soutien !