L’autre Amérique n’a pas d’espace concret, il s’agit d’une chimère construite depuis l’étranger qui sert de repère, de démarcation, d’apaisement à l’amertume de ne pas être d’ici ni de là-bas.
C’est en Europe que je suis devenue Latino-américaine, avant cela, j’étais d’Argentine. Enfant, à l’école, on jurait loyauté au drapeau et on dessinait la géographie du pays lors de chaque date patriotique. Le pays était une carte, pourtant, il y avait une grande émotion lorsqu’on la voyait coloriée aux couleurs du drapeau. Néanmoins, j’ignorais tout de mon pays. Mon monde était mon jardin et tous les insectes présents, décortiqués malgré eux par ma curiosité anatomique. Le reste, c’était des cartes dans une encyclopédie. Par la suite, je suis devenue une étrangère dans cette petite ville. Aujourd’hui, on m’y demande si je connais la chipa ou le téréré.
On se lasse d’être partout pointé en tant qu’étranger, et de constater qu’en dépit des efforts, la construction d’un chez-soi reste toujours floue.
Alors il y a l’autre Amérique.
Les expatriés arrivent sur un nouveau territoire et cherchent rapidement leur ghetto national, comme une consolation, comme s’ils n’avaient pas complètement assumé que ce départ impliquait une déchirure. Ils vont là où les morceaux de l’être déchiquetés font moins mal.
Ils sont même contents de rencontrer d’autres nationalités latinoaméricaines pour discuter des références communes. L’autre Amérique devient une rumination nostalgique du passé populaire, un apprentissage des histoires des pays voisins pour les faire siennes, et une volonté de nous retrouver, parfois, pour manger des choses de “chez nous” – même si je ne mets pas de pommes de terre dans mes empanadas et j’ignore la recette du pipian negro. Or, je ne parle pas ici du passé historique des manuels, je parle des anecdotes et des références telles que des phrases drôles de présentateurs TV devenues des répliques, de la musique pop que nous écoutions à la radio, ou des coutumes locales ou nationales que j’ignorais, comme savoir quel mot utilisent les Colombiens pour dire casquette, ou si les Équatoriens mangent des raisins pour le Nouvel An, déguisés en veuves trans.
Mais, au-delà de ces balivernes qui marquent notre esprit, de ce passé qui persiste dans notre manière de voir le monde et de construire notre humour, il y a aussi la culture cinématographique, la littérature et l’histoire. C’est ici que j’ai connu le cinéma mexicain, équatorien, et même argentin. C’est ici que j’ai lu des livres de cet ailleurs et de la terre natale, et c’est ici que l’autre Amérique est née, dans une composition artificielle, une vue d’ensemble de tout un continent, possible seulement par un assemblage qui me paraît impossible à faire là-bas.
C’est comme avec toute chose de l’existence : dès qu’on prend de la distance, on est capable de voir une globalité qui nous échappait. Je comprends mieux ce qu’est être argentine ici, et pourtant je ne suis plus une argentine pour mes compatriotes. Je comprends physiquement ce qu’est l’esprit latino-américain, et je ne peux le comprendre que parce que je ne suis plus là-bas. Les sentiments mêlés à cet esprit se palpent dans l’exil, avec la nostalgie qui enveloppe des souvenirs devenus des repères communs qu’on essaie, ensemble avec ces autres sujets arrachés de leurs terres, de ne pas perdre. L’autre Amérique est cette lutte constante contre le temps, pour conserver un ailleurs en nous que l’oubli risque de nous prendre, une construction intellectuelle d’un vécu ou d’un sentiment vague de la patrie ; c’est faire vivre ici ce qui vit là-bas, dans une imitation qui nous suffit car elle se partage avec la même mélancolie, le même enthousiasme et parce qu’elle est globale, internationale. C’est un récit aux effets psychologiques de pamphlet. L’autre Amérique se trouve dans une volonté qui vit chez les expatriés en Europe, volonté de continuité malgré la rupture.
Parfois elle me semble illusoire.
Après, il y a ce que l’Européen voit du Latino, les étiquettes qu’ils nous collent, et avec lesquelles on se trouve en constant conflit. On se bat contre elles non pas pour être soi-même mais pour ne pas rester enfermé dans un cliché. On m’a souvent accusée de « trahir mes origines » car je ne suis pas comme le cliché de la femme aux proportions alléchantes souvent très dénudées, ou celle qui est née en dansant toutes les danses de salon, ou parce que je ne célèbre pas la fête des morts avec des têtes de morts. Pour un Européen, je ne suis pas vraiment latino-américaine. L’autre Amérique est aussi ce cliché, ainsi que le refus de rentrer dedans.
Lorsque j’écoute la chanson Latinoamérica de Calle 13, les larmes me montent aux yeux. Mais lorsque je m’y rends, je ne trouve rien, rien de toute cette sublimation.
Et pourtant, il y a quelque chose de touchant dans le fait de rêver d’un commun dans la diversité.
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Ce que signifie L’autre Amérique pour François
L’autre Amérique dans le Journal diplomatique
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