C’est sans doute un lieu commun de dire que les livres sont des rencontres. Certes, une rencontre peut être manquée, fortuite, différée, fâcheuse… mais elle peut aussi être providentielle ou décisive.
Dans le cas de L’obsession de l’espace, c’est une rencontre réitérée et durable, bien qu’un peu secrète, et ce depuis sa rédaction en 1972. Ricardo Zelarayán (1922-2010), poète argentin, journaliste, traducteur, « intrus en littérature », a publié ce premier livre à l’âge de cinquante ans, à l’insistance de quelques amis écrivains et lecteurs tombés d’admiration devant « La Grande Saline », indéniable pièce maîtresse du recueil. L’écrivain, originaire de la province d’Entre Ríos, s’est toujours senti « un exilé » dans l’immense Buenos Aires où il a vécu jusqu’à la fin de sa vie.
Il disait n’écrire que « pour jeter ou perdre » ses textes ; nombre de rencontres ont heureusement été le vecteur de sa pérennité. Rencontres avec des éditeurs éclairés, lesquels ont publié ses deux romans La piel de cavallo (1986) et Lata peinada (2008), plus de dix ans après leur rédaction. Rencontres avec les générations successives qui lui ont rendu un hommage considérable, à l’instar de l’écrivain Washington Cucurto dont le premier recueil poétique s’intitule Zelarayán (1998) et met en lumière la figure de l’auteur, ou du réalisateur Rodrigo Moreno qui incorpore la lecture intégrale de « La Grande Saline » à son film Los delincuentes (2023). Et enfin, rencontres au-delà des frontières, lorsqu’un éditeur français, Le Dilettante, décide de faire traduire et publier pour la première fois dans une autre langue, La Obsesión del Espacio, après avoir découvert Los delincuentes. Quant à nous, traducteurs, c’est encore notre rencontre impromptue avec l’artiste Sergio Aquindo, auteur de la couverture du livre, qui nous a permis de nous rapprocher de Zelarayán.
« Macedonio Fernández m’a fait comprendre que les rencontres entre Argentins, même à Buenos Aires, sont de longues rondes de maté, où l’on discute, on rit et on se désole… Ces rencontres sont de véritables fêtes du langage » dit Zelarayán dans la postface à L’Obsession de l’espace. Au fond, on ne peut mieux définir l’écriture de Zelarayán que par ces mots : une fête du langage.
Une poésie vivante
Syncopes, ritournelles, consonances, sonorités s’entrechoquent comme lors d’un concert de jazz — de « jazz moderne en évolution constante », dit l’auteur lui-même —, tout en restant un bonheur à l’oreille. Le fourmillement de jeux de mots, de polysémies, de registres et de variations ouvre aussi une dimension composée d’échos ludiques, surréalistes et métaphysiques. Bref, une poésie vivante, à la fois contemplative et incisive, parfois politique, parfois désinvolte, toujours inventive et insolite. Qui cherche comme chez tous les grands poètes à toucher au mystère de la poésie et de la métaphore. « La Grande Saline », en particulier, synthétise parfaitement tout l’arc de création de l’auteur, autour d’un mystère indécidable et pourtant bien réel, celui des rencontres décisives et providentielles :
Il faut écraser le mot mystère
comme on écrase une puce,
entre les deux pouces.

L’Obsession de l’espace de Ricardo Zelarayán
Traduit de l’espagnol par Solange Gil et Antonio Werli
Le Dilettante, 2025

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