Nous avons le plaisir d’inaugurer une nouvelle section intitulée « Dans l’atelier » qui, toujours en lien avec la littérature, nous permet de faire un pas de côté pour regarder notre monde, nos mondes avec un angle différent.
Cette section naît sous les meilleurs auspices avec la participation de Francisco Izquierdo-Quea, écrivain et professeur à Paris, qui se prête à ce nouvel exercice et nous a transmis ce très bel article que vous trouverez ci-dessous.
La mémoire comme enjeu politique : Mémoires d’Uchuraccay, de Hernán Rivera Mejía
Le massacre d’Uchuraccay, survenu le 26 janvier 1983, constitue l’un des épisodes les plus traumatisants et controversés du conflit armé interne péruvien. L’assassinat de huit journalistes et de deux villageois dans une communauté andine reculée d’Ayacucho a révélé non seulement l’extrême violence de la période, mais aussi les profondes fractures culturelles, politiques et sociales de l’État péruvien. Pendant des décennies, cet événement a été expliqué à travers des versions officielles privilégiant des lectures simplificatrices, attribuant la violence exclusivement à l’ignorance de la paysannerie andine et exonérant l’appareil étatique de toute responsabilité structurelle.
Dans ce contexte, le documentaire Mémoires d’Uchuraccay (2021), réalisé par Hernán Rivera Mejía, propose une relecture critique de l’événement, non dans l’intention de rouvrir une affaire judiciaire, mais d’interroger les modes par lesquels la société péruvienne a construit, administré et, dans bien des cas, réduit au silence la mémoire historique. Le film fonctionne comme un acte politique de mémoire qui remet en question les récits officiels, dénonce l’impunité structurelle de l’État et revendique le cinéma documentaire comme un outil fondamental de justice symbolique et de reconstruction du tissu social. À travers une stratégie narrative fondée sur le témoignage, le silence et la pluralité des voix, le film ne se contente pas de rappeler un fait historique, mais problématise la manière même dont il est commémoré.
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Dès les premières heures, le massacre d’Uchuraccay fut interprété par les autorités comme un acte de barbarie commis par des paysans isolés, supposément incapables de comprendre le travail journalistique. Cette interprétation s’est cristallisée dans le célèbre Rapport Vargas Llosa, qui a fixé pendant des années une explication culturaliste de l’événement : les villageois auraient confondu les journalistes avec des membres du Sentier lumineux en raison de leur retard et de leur méconnaissance du monde moderne.
Si ce rapport a eu un impact décisif sur l’opinion publique, son approche a minimisé des facteurs structurels essentiels du conflit, tels que la militarisation forcée des communautés andines, la violence exercée par l’armée et l’absence historique de l’État dans les zones rurales. En ce sens, Uchuraccay est devenu le symbole d’un récit qui a déplacé la responsabilité politique vers les secteurs les plus vulnérables, consolidant une logique d’impunité.
Rivera Mejía se positionne de manière critique face à cette tradition interprétative. Le documentaire ne nie pas la participation des villageois, mais remet en question la réduction morale de l’événement à un problème d’ignorance culturelle. En montrant le contexte de peur, de coercition et de violence systématique dans lequel vivait la communauté, le film suggère que les faits doivent être compris comme faisant partie d’une guerre interne dans laquelle la paysannerie andine fut à la fois victime et acteur contraint.
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L’un des apports les plus importants de Mémoires d’Uchuraccay réside dans sa conception de la mémoire non comme un récit clos, mais comme un territoire en conflit. Rivera ne propose pas une vérité définitive, mais une confrontation de mémoires : celle des familles des journalistes assassinés, celle des villageois, celle des survivants et celle des lieux mêmes où s’est produite la tragédie.
Cette approche entre en dialogue avec les études contemporaines sur la mémoire historique, qui considèrent le souvenir comme un processus social traversé par des relations de pouvoir. Au Pérou, se souvenir d’Uchuraccay a impliqué, pendant des décennies, la répétition d’une version officielle sans remise en question. Le documentaire défie cette inertie en montrant que le silence est aussi une forme de violence et que la mémoire incomplète reproduit l’injustice. En ce sens, le film agit comme une contre-archive : face aux documents institutionnels, il propose des témoignages subjectifs ; face aux rapports officiels, il présente des émotions, des doutes et des contradictions. La mémoire cesse d’être une accumulation de données pour devenir une expérience éthique.
Une objection fréquente au cinéma de la mémoire concerne son supposé manque d’objectivité. Selon cette perspective, le documentaire se situerait davantage du côté du militantisme que de l’analyse historique rigoureuse. Pourtant, Mémoires d’Uchuraccay subvertit cet argument en montrant que tout récit historique implique une prise de position, y compris — ou surtout — ceux qui se prétendent neutres.
Rivera assume explicitement son rôle de sujet politique. Son choix de privilégier les silences et de permettre aux contradictions de demeurer sans résolution renforce l’honnêteté éthique du projet. Le documentaire ne manipule pas le spectateur pour lui imposer une conclusion fermée, mais l’invite à une réflexion critique. Ainsi, le cinéma documentaire apparaît non seulement comme un moyen de représentation, mais comme un acte d’intervention dans le présent. Dans un pays où de nombreux crimes du conflit armé restent impunis, se souvenir devient une forme de résistance.
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Un autre axe central du documentaire est la représentation de la paysannerie andine. Historiquement, le discours dominant les a présentés comme des sujets passifs, arriérés ou manipulables. Mémoires d’Uchuraccay remet radicalement en cause ce regard colonial.
À travers les témoignages des villageois et la contextualisation de leur expérience durant la guerre interne, le film montre une réalité complexe : des communautés prises en étau entre le Sentier lumineux et les forces de l’État, contraintes de prendre des décisions extrêmes pour survivre. Cette perspective ne justifie pas la violence, mais l’explique à partir de la structure, et non du préjugé.
En outre, le documentaire met en évidence la barrière linguistique et culturelle comme un facteur central de la tragédie. Le quechua et l’espagnol ne fonctionnent pas seulement comme des langues différentes, mais comme des symboles d’une relation inégale entre l’État et les peuples autochtones. À ce stade, le film formule une critique implicite du projet de nation péruvienne, de son incapacité historique à intégrer pleinement ses populations rurales, ainsi qu’une thèse plus large : Uchuraccay a marqué un précédent d’impunité structurelle au Pérou. Les procédures judiciaires ultérieures furent irrégulières, incomplètes et, dans bien des cas, injustes. La condamnation de paysans sans un éclaircissement approfondi des responsabilités politiques révèle un schéma qui se répétera tout au long du conflit armé interne.
Le documentaire relie ce passé au présent. En montrant que les familles des victimes continuent de réclamer justice, l’œuvre démontre que la mémoire n’est pas seulement une opération symbolique, mais une revendication concrète. Se souvenir, en ce sens, c’est exiger des responsabilités.
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Mémoires d’Uchuraccay n’est pas seulement un documentaire sur un massacre du passé, un défi aux récits officiels, une remise en question de l’impunité étatique ou une rupture avec les représentations coloniales de la paysannerie andine ; c’est une interrogation profonde sur la manière dont une société décide ce qu’elle se souvient et ce qu’elle oublie. À travers une proposition esthétique sobre et une position éthique claire, Hernán Rivera Mejía montre que, dans un pays où le passé récent demeure un terrain conflictuel, sans une mémoire critique, aucune réconciliation n’est possible.
Pour aller plus loin dans la réflexion

Memorias de Uchuraccay de Hernán Rivera Mejía
SonTrac Films, 2021 [Inédit en français]

Las tumbas de Uchuraccay: Treinta años después de José María Salcedo
Editorial Tierra Nueva, 2013 [Inédit en français]

Uchuraccay. el Pueblo Donde Morían los que Llegaban a Pie de Víctor Tipe Sánchez, Jaime Tipe Sánchez
Editorial G7, 2015 [Inédit en français]

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