Cathy Fourez est professeure titulaire d’espagnol à l’université de Lille 3 (Charles-de-Gaulle), où elle enseigne la littérature latino-américaine. Elle a publié en France et au Mexique des articles sur le roman noir, la frontière et ses liens avec la justice et la violence à travers la fiction. Et en outre, les ouvrages suivants : Les traitements du genre policier chez Jorge Ibargüengoitia (Éditions universitaires européennes, France, 2010) ; Scènes et corps de la cruelle démesure, Récits de cet insoutenable Mexique (Mare et Martin, France, 2012) et Vidas de sangre : Mujeres en la narrativa mexicana del crimen (UACM, Mexique, 2022).
Comment la littérature mexicaine est-elle perçue en France, tant dans les milieux universitaires que par le grand public ?
Dans le milieu universitaire, cette production continue de jouir d’un certain prestige, car elle est étudiée dans le cadre de licences et de masters, ou bien elle fait partie des programmes des concours nationaux pour devenir professeur d’espagnol au collège (CAPES / Agrégation), comme c’est actuellement le cas de la pièce de théâtre El gesticulador de Rodolfo Usigli.
Le roman de la Révolution, les avant-gardes poétiques, la littérature indigéniste, le roman dit « contemporain »… sans parler de la littérature de l’époque vice-royale et des apports narratifs du Mexique du XIXe siècle dans les fictions historiques, costumbristes et d’aventures… constituent des jalons majeurs, non seulement dans la production nationale, mais aussi dans l’évolution de l’objet littéraire à l’échelle internationale. Aujourd’hui, les mexicanistes français s’ouvrent à d’autres formes de narration, en particulier celles qui ont longtemps été ignorées et réduites au silence (des voix qui s’affranchissent du dogme de l’hétéronormativité ; des subjectivités – enfants, victimes… – qui avaient été exclues du champ littéraire).
Quant au lecteur lambda, il a encore la possibilité d’accéder à une petite partie traduite du panthéon de la littérature mexicaine (Rulfo, Paz, Fuentes…), ainsi qu’à certains auteurs ultra-contemporains (Paco Ignacio Taibo II, David Toscana, Enrique Serna, Fernanda Melchor, Dahlia de la Cerda, Cristina Rivera Garza)… mais s’il ne parle pas espagnol, son immersion dans cet univers littéraire reste limitée. Les rares traductions qui paraissent ne reflètent pas la richesse et la diversité de la littérature mexicaine actuelle.
Comment en êtes-vous venue à travailler sur des sujets aussi difficiles que la violence, le féminicide et la barbarie ?
Je n’ai pas cherché ces thèmes, ils étaient présents de manière exponentielle dans la littérature mexicaine et pas uniquement dans le genre policier. D’autre part, ces thèmes, parfois difficiles à exprimer dans le langage courant, sont abordés à l’aide d’outils discursifs très éclectiques. Certains écrivains optent pour une représentation clinique de la violence à travers une crudité du langage qui leur permet de disséquer la nature brute de la condition inhumaine ; d’autres privilégient un style épuré, une économie de moyens, des inflexions poétiques qui aident à saisir les silences de la victime, la solidarité silencieuse des complicités, et à suggérer une violence plus diffuse, plus dissimulée. Lorsque la littérature explore la barbarie avec art et éthique, elle peut apparaître comme un oxymore : elle assume sa mission de révélation tout en protégeant son lecteur par la beauté de son langage et par l’imaginaire esthétique qu’elle lui propose.
Vous êtes une universitaire qui s’efforce de prendre en compte différentes perspectives dans votre travail. Comment s’est déroulée la recherche qui a abouti à la rédaction de Vidas de Sangre ?
Il s’agit d’une réflexion menée pendant huit ans dans le cadre de la préparation de mon HDR (Habilitation à Diriger des Recherches) intitulée « Déconstruction des représentations de la violence et des relations de genre dans la littérature policière mexicaine (XXe-XXIe siècles) » et d’un extrait de mon essai inédit « Femmes maltraitées et femmes violentes dans les récits policiers du Mexique ultra-contemporain ».
L’objectif était d’identifier, de décrire et d’examiner diverses représentations des femmes confrontées à la violence dans le Mexique ultra-contemporain à travers la littérature policière, et plus précisément à l’aide d’un genre que j’ai appelé « récits criminels », qui vont de la fiction au reportage journalistique. J’ai étudié ces récits, dans leur dimension interprétative et leur portée symbolique, à la lumière des études de genre. La catégorie de genre m’a aidée à analyser la manière dont ces récits décryptent les mécanismes de la violence, en particulier le féminicide, dans l’espace social, à interroger leurs répétitions inépuisables et à remettre en question leurs stratégies.
J’ai souhaité examiner comment sont racontés, du point de vue d’autrices et d’auteurs issus de la littérature policière, les antécédents et les effets de la violence actuelle sur la vie quotidienne des femmes ; d’étudier ce que ces textes révèlent de la société mexicaine et des relations de genre entre les individus ; d’observer comment ils expriment et interprètent la persistance et l’intensification des « modèles » de la féminité ; et de mettre en évidence la manière dont ils montrent que la violence subie et ses multiples facettes perturbent et bouleversent ce que l’on attend, dans la pratique normative, de la féminité.
Et comme si ce formidable travail ne suffisait pas, vous vous lancez aujourd’hui dans une nouvelle aventure : ce magnifique ouvrage consacré au roman policier mexicain. Dites-nous, qu’est-ce qui vous a surpris dans la littérature policière mexicaine ?
Quant à la question du « genre » : grâce aux découvertes extraordinaires que nous avons faites, nous avons pris conscience qu’il ne s’agissait pas d’une littérature, strictement parlant, écrite par et pour les hommes. Dès le XIXe siècle, María del Refugio Barragán Carrillo s’est fait remarquer avec La hija del bandido ou Los subterráneos del Nevado (1887), qui raconte les péripéties, au crépuscule de l’époque coloniale, de la fille d’un capitaine, cheffe d’une bande de brigands.
Au début du XXe siècle, Jacoba Avendaño, dans Los plagiarios (1906), s’est intéressée à deux criminels qui trouvent le chemin de la rédemption, tandis que sa fille, l’actrice Mimí Derba, qui, dans son premier recueil de nouvelles, Realidades (1921), dépeint la capitale du pays dans l’atmosphère lugubre et dissolue du roman noir, est l’autrice de deux nouvelles féministes, La mejor venganza et La implacable (1923), mettant en scène des femmes en pleine transition dont l’épanouissement personnel passe par l’acte criminel.
Et je pourrais continuer jusqu’à nos jours, avec une présence de plus en plus affirmée et innovante d’autrices clairement engagées dans le roman noir, comme par exemple Elpidia García Delgado, Ivonne Reyes Chiquete, Verónica E. Llaca, Laura Baeza, Macaria España, Manya Loría, Iris García Cuevas, Magali Velasco Vargas, Nuria Kaiser… qui abordent dans leurs œuvres de fiction des thèmes liés à la violence qui n’ont pas été clairement exprimés ou qui n’ont jamais été racontés dans le langage traditionnellement réservé aux hommes.
Quel est le premier ouvrage de littérature mexicaine qui vous a fait dire : « C’est incroyable » ?
C’est une question à laquelle il est difficile à répondre, car de nombreuses références me viennent à l’esprit… mais il y a un roman datant du XIXe siècle qui résume bien la dangereuse incompétence de l’homme, son orgueil démesuré et son opportunisme destructeur : L’homme de la situation, de Manuel Payno. À travers un humour qui vous fait rire à contrecœur (car dans bon nombre des cas exposés, le lecteur, quelles que soient sa nationalité, son époque, son sexe, son âge ou sa classe sociale, peut s’identifier aux difficultés ou aux abus subis par les personnages), Payno vous explique avec un pessimisme jubilatoire notre incapacité à changer les structures de domination et d’exploitation.
Pour conclure, ma dernière question sera la suivante : quels sont vos romans policiers mexicains préférés ?
Encore une question épineuse et délicate… Héctor Arreola, Juan José Salvador Ruiz Méndez, Iván Farías, Carlos René Padilla, José Juan Aboytia, Daniel Rodríguez Barrón, Federico Vite López, Martín Solares, Hugo Valdés, Orfa Alarcón, Alicia Reyes, Imanol Caneyada, Juan Hernández Luna, Omar Delgado… sans parler de ceux que j’ai mentionnés précédemment et de ceux que je ne mentionne pas… c’est une liste sans fin…
Mais voici tout de même six références :
Y Matarazo no llamó… (1960 / 1991) d’Elena Garro, qui réfléchit déjà à la fabrication criminelle et institutionnelle du coupable.
Los peligros del cristal (1990) d’Ana María Maqueo, pour nous rappeler que le crime le plus visible n’est pas forcément le plus odieux, que derrière le Mal avéré se cachent d’autres maux, plus insidieux, plus terribles, sources d’enfers insondables.
Mezquite Road (2009) de Gabriel Trujillo Muñoz, car il s’agit de la première aventure de l’avocat des droits de l’homme Miguel Ángel Morgado, la chair sensible de la frontière entre le Mexique et les États-Unis.
Por si un día todo falla (2022) de Nylsa Martínez, pour avoir introduit dans la littérature noire l’enquêteuse excentrique Elena Rubio.
Abecerial killer (2017) de Sergio J. Monreal, pour avoir écrit un effrayant alphabet choral de la violence féminicide.
Orosucio (2019) de Jorge Moch, une frénésie verbale stupéfiante qui dissèque chirurgicalement tout ce qui nous éloigne du discernement et de la compréhension.
Traduction L’autre Amérique

Editorial – Le Mexique
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