Claudia, peux-tu nous dire d’où vient la poésie mexicaine contemporaine ?
Au Mexique, il y a un substrat de la poésie Flor y Canto « Fleur et Chant » des anciens Mexicains, comme Nezahualcóyotl, qui reste présent dans notre poésie, et pas seulement dans celle écrite en langues autochtones. Le Flor y Canto n’est pas du folklore : c’est ce que nous sommes, c’est de là que nous venons. Ses thèmes centraux, qui nous habitent encore, sont liés à l’éphémère, à ce qui a réellement de la valeur et ce qui n’en a pas, à ce qui est essentiellement humain.
Dans le monde baroque de la Nouvelle-Espagne, au XVIIe siècle, nous avons sœur Juana Inés de la Cruz. Sa poésie continue de nous marquer par sa cadence, sa grâce. Elle est extrêmement importante aujourd’hui pour la lutte des femmes afin de pouvoir faire ce qu’elles veulent : écrire, se démarquer, philosopher. Sœur Juana est un miroir dans lequel nous voulons nous regarder. Dans la poésie du XIXe siècle et dans la poésie actuelle, il y a une quête d’identité nationale. Au cours du XIXe siècle, la poésie a cherché cette identité à travers le paysage, la géographie et des thèmes très propres au romantisme de l’époque.
La Révolution mexicaine a été un tournant majeur dans la première moitié du XXe siècle. Un dialogue permanent s’est établi entre l’universel — surtout le classique — et le mexicain. Qui sommes-nous par rapport aux États-Unis et à l’Europe ? Alfonso Reyes fonde une poésie alliant liberté créative et rigueur. Je pense que les meilleurs poètes mexicains combinent justement ces deux éléments. La poésie est devenue ensuite plus existentielle, avec un engagement social et politique, comme celle d’Efraín Huerta et d’Octavio Paz. Rosario Castellanos a dénoncé les inégalités, les différents visages du Mexique, la discrimination. Dès lors, la poésie s’est forgée comme le miroir de la société, et plus seulement d’une géographie. Jaime Sabines a émergé, et je le situerais dans la seconde moitié du XXe siècle, avec une poésie plus conversationnelle sur la vie quotidienne, les joies et les aléas, le deuil, la terre, ce que nous mangeons, les semailles, la famille. Efraín Huerta, de son côté, est l’un des premiers poètes urbains, ce qui a également constitué un changement. La ville de Mexico est devenue un personnage à part entière dans la poésie. À la fin du XXe siècle et au cours de ce siècle, il y a une irruption brutale des femmes, comme Coral Bracho, Elsa Cross ou Gloria Gervitz.
Quels sont les poètes qui ont gagné en visibilité au cours de ce siècle ?
Alejandro Tarrab, Elisa Díaz Castelo, Christian Peña, Balam Rodrigo, Claudina Domingo, Karen Villeda, Maricela Guerrero. En langues autochtones, on peut citer Irma Pineda, Mardonio Carballo, Natalia Toledo, Briceida Cuevas Cob, pour n’en nommer que quelques-uns.
Et quels seraient les poètes qui pourraient monter en puissance dans les années à venir ?
Je pense à Diana Garza, Lázaro Izael, Julio María, Fabián Espejel, Claudia Berrueto, Yelitza Ruiz, Ángel Vargas, Beatriz Pérez Pereda, Orlando Mondragón. En langues autochtones, Hubert Matiúwàa, qui écrit en espagnol et en langue tlapanèque ; Mikeas Sánchez, qui écrit en zoque, et Ruperta Bautista, qui écrit en tzotzil.
Enfin, Claudia, vers quoi va la poésie mexicaine ?
Dans la poésie mexicaine contemporaine, je vois un mélange d’éléments très modernes et d’éléments traditionnels. Des thèmes comme l’enfance, le paysage, la mémoire et les métiers demeurent. Orlando Mondragón écrit à partir de la médecine, et Martín Tonalmeyotl à partir de ses métiers d’enseignant et de paysan.
Les thèmes modernes sont l’environnement et la société de consommation, la science et les droits sociaux, l’exploration de la spatialité et du rythme. La violence liée au narcotrafic. La réparation de la violence, non seulement chez les poètes autochtones, mais surtout chez les femmes. « Comment me répares-tu, toi l’État, toi la société, pour la violence dont j’ai été victime ? » Chez les femmes, on retrouve la corporalité, la migration, le lignage féminin, la violence domestique et de genre, la maternité, la non-maternité choisie ; il s’agit de tracer le paysage émotionnel, l’atmosphère des sens.
La technologie est intégrée à la poésie comme une présence quotidienne. Il existe aussi une cyberpoésie, une poésie faite d’expérimentation visuelle et sonore du mot, qui est liée aux activismes LGBT, de genre, politiques et écologiques.
La poésie en langues autochtones se résume en grande partie à la résistance et à la revendication, à la défense linguistique, à la réparation des dommages. Presque tous écrivent sur la pauvreté — qui est une forme de violence —, sur leurs visions du monde d’où découlent les mythes de leur propre communauté. Le rapport à la terre est crucial, et le maïs est une récurrence absolue. Mikeas Sánchez, par exemple, écrit contre l’extractivisme que subissent les ressources naturelles de sa communauté.
Parce que le Mexique est un pays grand et diversifié, sa poésie demeure très plurielle en termes de langues, de rythmes, de styles et de préoccupations thématiques.

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