[L’autre Amérique] Nous reprenons notre entretien que vous pouvez retrouver ici. Dans une première partie (disponible ici), nous avons abordé ta présence dans l’Histoire chilienne. Mais tu nous as également confié que, depuis les années 90, tu écrivais déjà. Peux-tu revenir sur cette découverte ?
[Sergio Zamora] La littérature m’accompagne depuis l’enfance. À 7 ans, après avoir appris à lire, mon père m’a donné un peu d’argent en récompense ; je suis allé tout de suite à la librairie du coin acheter les contes d’Andersen. Ce fut ma première révélation du monde imaginaire. Mon père était aussi un grand lecteur de science-fiction et c’est lui qui m’a fait découvrir Dumas, Emilio Salgari et Conan Doyle. Sherlock Holmes a été une merveille absolue pour moi à 12 ans.
Mon passage à l’écriture de nouvelles s’est fait un peu par hasard en 2000, lorsqu’on m’a invité à participer à un recueil au Mexique. J’ai écrit L’homme qui disparaît, l’histoire d’un homme qui s’efface physiquement — une métaphore évidente du traumatisme de la torture où l’on veut disparaître pour ne plus souffrir, et de l’exil où l’on devient invisible pour la société d’accueil.
Et cette nouvelle a été très bien accueillie et les mêmes personnes, qui avaient organisé ce livre-là, ont voulu faire un autre. Ils m’ont demandé encore une nouvelle et j’ai écrit La Bibliothèque pour eux. Le problème c’est qu’il fallait que le texte n’ait pas plus de 10 pages A4 et La Bibliothèque [Ndr : La Bibliothèque a été publiée aux éditions Yvelinédition, 2016], même si c’est une nouvelle, faisait 30 pages. Et on refuse ma nouvelle : « Sergio, désolé ton texte est trop long, on ne peut pas le mettre. Et en revanche, je te conseille, l’idée est tellement bonne, il faut que tu la développes parce qu’on a envie d’apprendre d’autres choses. » L’idée vient d’un lien que j’ai tissé entre une nouvelle de H.G. Wells, où une femme du futur met des fleurs dans la poche du voyageur, et un poème de Borges évoquant une fleur de violette oubliée dans un livre.
Au-delà de la forme courte et fantastique, Borges a une place particulière dans tes nouvelles.
Mon père, qui est décédé en 2000 alors que je retournais au Chili pour la première fois en 25 ans, était un grand admirateur de Borges. Il m’a légué ses livres dédicacés. En les relisant en France, la signature de mon père leur a donné une valeur nouvelle, presque spectrale. Dans la version espagnole de La Bibliothèque, publiée au Chili, j’ai ajouté des références à la musique classique que j’aime : le protagoniste entend des musiques différentes (Schumann. Tchaikovsky, Mozart et, bien etendu, Beethoven) dans chaque pièce. La Bibliothèque est un hommage à ceux qui m’ont marqué : Melville, Oscar Wilde, Rudyard Kipling, Lewis Carroll et tant d’autres.
Parlons de tes livres. Dans L’homme qui disparaît, tu abordes un thème très personnel sous un angle fantastique.
Exactement. C’est l’histoire d’un homme qui commence à s’effacer physiquement. C’est une métaphore de l’exil et du traumatisme. Quand on est torturé, on veut disparaître pour ne plus souffrir. Quand on est exilé, on a l’impression d’être invisible aux yeux de la société qui nous accueille, et de devenir un souvenir flou pour ceux qui sont restés au pays. On finit par ne plus peser sur le monde. C’est cette sensation de perte d’identité que je voulais explorer.
Souvent on devine dans tes nouvelles un arrière-plan politique comme nous venons de le voir avec L’Homme qui disparaît, on sent déjà l’apparition du fantastique.
Le fantastique est pour moi la forme la plus aiguë de la réalité. Pour un exilé, le monde est fantastique. On vit dans un lieu, mais on appartient à un autre qui n’existe plus ou qui a changé. C’est une forme de dédoublement.
La littérature fantastique, c’est un moyen de parler de la réalité sans être frontal. Pour moi, c’est lié à l’exil et au traumatisme. J’ai toujours lu les grands maîtres du Rio de la Plata : Borges, Cortázar, Bioy Casares. Ils m’ont appris que l’étrange peut surgir n’importe où.
Tu viens de nommer Borges, Cortazar, quelles sont tes inspirations ?
Mes sources d’inspiration sont classiques : Edgar Allan Poe, Maupassant, Hoffmann ou Borges. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le merveilleux avec des dragons ou de la magie, c’est ce que j’appelle le « fantastique de l’incertitude ». C’est quand le quotidien se fissure. Une porte qui s’ouvre sur un couloir qu’on ne connaissait pas, un visage qui nous ressemble trop.
Pourtant, tu affirmes ne pas être un « écrivain fantastique » au sens classique. Pourquoi ce paradoxe ?
Parce que je ne crois pas aux fantômes, contrairement à Conan Doyle. J’utilise le fantastique pour « attraper le lecteur ». Je décris des situations qui semblent irréelles, mais je ramène toujours à une réalité étrange. Pour moi, il n’y a rien de plus fantastique que la réalité elle-même. L’exil renforce cela : avoir un pied ici et un pied là-bas, ou n’avoir de pied nulle part, crée une sensation permanente d’irréalité.
Tu en parles avec de la terreur dans la voix !
[Rires] Et c’est intéressant Arthur Machen dans son livre Le Grand Dieu Pan dit que même aujourd’hui, dans le monde d’aujourd’hui, il y a une survivance de l’animalité, de la sauvagerie de l’homme qui est présent et qui peut émerger à n’importe quel moment, c’est une réminiscence du passé de ce qui est mauvais, de ce qui est méchant. Et ça, c’est le dieu Pan.
C’est ce que René Guénon appelle le Timor panicus, la terreur créée par le dieu Pan. Mes fantômes sont des métaphores de l’incapacité d’intervenir sur le monde, comme le fantôme d’Ambrose qui souffre de ne pouvoir tourner une page.
Tu utilises souvent la technique du « piège » que tu as apprise chez Poe. Comment l’appliques-tu dans tes nouvelles ?
C’est la structure même de mes textes. Je commence par une situation très banale pour rassurer le lecteur. Puis, par petites touches, j’introduis une anomalie. Le but est d’amener le lecteur jusqu’au bord du précipice et de le pousser à la dernière ligne. La chute doit être comme un déclic qui change toute la perspective du récit.
Poe prend le lecteur par la main, l’emmène sur un chemin balisé et soudain, à la dernière ligne, il change tout. C’est la chute qui marque l’esprit. J’adore cette idée que le lecteur se rende compte qu’il a été « naïvement trompé ».

Dans Un train pour Valparaiso, on retrouve cette nostalgie dont tu parlais tout à l’heure. C’est aussi une histoire de retour impossible ?
Oui, c’est l’histoire d’Orlando, un exilé, qui revient et prend le train pour retrouver sa ville mais le trajet devient onirique, presque métaphysique. On ne revient jamais vraiment. Le Valparaiso qu’il cherche est un espace-temps qui a été détruit par la dictature et le temps. Le fantastique permet ici de montrer que la nostalgie est un voyage dans une dimension parallèle.
Ton court roman ou longue nouvelle La Bibliothèque semble être le point de convergence de toutes tes influences, de Borges à Wells. Un hommage peut-être.
Tout à fait. La Bibliothèque est un lieu magique pour moi. Dans mes récits, elle représente l’accumulation de la mémoire humaine. J’y mets souvent en scène mon personnage fétiche, Segovia, qui est une synthèse de trois amis érudits que j’ai connus. Segovia, c’est celui qui sait, celui qui a lu tous les livres, mais qui se retrouve souvent confronté à des mystères qu’aucune page ne peut expliquer.
Mes personnages sont souvent un mélange de traits de gens que j’ai connus dans ma vie militante ou en exil.
Dans la nouvelle, il manque tout de même Julio Cortázar !
[Rires malicieux] Pourtant, il était là, je l’y ai vu. De dos, la main tentant d’atteindre un livre. J’ai dû, pour la longueur du texte, retirer le passage avec lui.
Ce qui me surprend le plus, nous évoquons Cortázar – j’avais lu un point de vue que j’ai trouvé très juste (que l’auteur me pardonne, la référence exacte m’échappe malheureusement) : « Cortázar fait surgir le réel dans l’irréel ». Tout comme lui dans tes nouvelles, on est déjà dans l’irréel lorsqu’on demande la plupart de tes nouvelles et tu ramènes des gens qui découvrent la réalité comme leur étant étrange voire étrangère. Et il y a ainsi ce tour de passe-passe permanent où tout est tellement troublé, tellement flou, qu’on ne parvient pas à clairement définir où l’on se situe. Et ça rejoint peut-être ce que tu évoquais un peu avant : « J’écris du fantastique sans en écrire ou je n’écris pas de fantastique en en écrivant à chaque nouvelle ».
A propos de la réalité, c’est une vieille question qui anime l’humanité depuis longtemps. Est-ce que le monde qu’on aperçoit tel qu’il est ou bien est-ce une interprétation. Sur cet aspect-là, j’ai toujours voulu apporter mon petit élément en disant qu’il n’y a rien de plus curieux que la réalité. Il n’y a rien de plus fantastique.
C’est de le fait d’avoir vécu, d’avoir été exilé quand on est en dehors de son monde, il arrive un moment où tu te rends compte que tu as un pied ici et tu as un pied là-bas. Ou tu peux le dire d’une autre façon, tu n’as ni un pied ici, ni un pied là-bas. Et c’est cette sensation-là, je l’ai mis dans une conversation avec Segovia dans une des nouvelles de Un train pour Valparaiso.
Et cette sensation d’être là mais de pas être là – par exemple, je l’ai vécue. Je suis allé au Chili. La première fois que je suis retourné en 2000, quand je me promenais la première nuit de mon retour à Santiago, tout ce que je voyais, je me demandais si vraiment j’étais au Chili. J’ai trouvé ça tellement bizarre. Et même pire, aujourd’hui, mais ce sentiment d’irréalité continue à présent aujourd’hui.
C’est intéressant cette perception notamment liée à l’exil ou au temps qui passe. Et le fait de pouvoir échanger avec d’autres personnes à la fois présentes sur place et exilées.
Par exemple, dans Passage du retour, Vincente Huidobro écrit ceci : « Oh mes fantômes ! Oh mes chers spectres ! / La nuit a laissé la nuit dans mes cheveux / Où étais-je ? Par où ai-je passé ? Mais était-ce une absence ou une présence plus grande ? »
Huidobro a écrit ces vers un an après qu’il est resté un an en-dehors du Chili. Et quand il s’est réuni avec ses copains, il s’est rendu compte que son absence lui avait donné une meilleure présence. Imagine-toi, moi j’ai vécu cette absence/présence 50 ans après. Parce que moi, il y a des gens que j’ai retrouvés 50 ans après. Et c’était assez impressionnant. On s’est connu à 25 ans, on s’est retrouvé à 75.
Enfin, il y a cette particularité : tu écris tes nouvelles directement en français. Pourquoi ne pas écrire dans ta langue maternelle ?
C’est un va-et-vient constant. Le français est ma langue de sobriété, plus directe, presque « sèche ». L’espagnol est la langue des figures de style, de la musique. Pour La Bibliothèque ou mes nouvelles sur les fantômes de la banque, je n’ai pas fait de simple traduction mais une véritable réécriture. La version espagnole est souvent deux fois plus longue (240 000 caractères contre 110 000 en français) car j’y développe plus de théories et de dialogues.
Et aussi parce que le français est une langue que je domine moins bien que l’espagnol. En espagnol je peux me permettre de faire des figures. Et c’est vrai, le français est plus direct que l’espagnol dans ces expressions et avec moi, c’est plus direct encore.
Écrire en français, c’est une façon de mettre de la distance. J’ai commencé à écrire en français car j’étais en France et pour être édité, c’est plus facile. C’est aussi une langue qui m’a accueilli. Mais même si j’écris en français, l’âme de mes histoires reste profondément chilienne.
En quelle langue rêves-tu ?
[Rires à nouveau] Je ne sais pas. Dans les deux, je crois.
Ici je propose d’interrompre notre conversation à nos amis lecteurs mais il ne sera pas nécessaire de ne pas patienter 50 ans avant de nous retrouver pour la 3ᵉ partie de l’entretien dans laquelle nous échangerons sur le travail de l’écriture et les nombreux projets à venir.
Retrouvez ici les livres évoqués plus haut dans l’entretien. Cliquez sur les couvertures pour en savoir plus sur le site de l’éditeur. Nous reviendrons dans les prochaines semaines avec une note de lecture à propos de la Bibliothèque.

Nouvelles
Editions François Baudez – 88 pages
Si la vie quotidienne est un vice de l’imagination, ergo, un réel défectueux, la littérature peut et doit nous exonérer de son poids. C’est un espace et temps « autres » auxquels il nous entraîne dans les cinq nouvelles qui composent son dernier recueil. Partir, revenir… Gare de Lyon-Marseille ; vraiment ? Un train pour Valparaíso. Des trains et des gares, cette fois localisées entre Santiago et le port mythique. Orlando, qui est-ce ? Et les autres voyageurs ? Il n’y a des voyages que dans la mémoire. Tous les trains partent du souvenir. La malédiction de la gitane. Symbole du taureau. Corrida. Duende. Esprit magique. Passes et dextérité. Serpent Ouroboros (le public). Yasmina. Malédiction de la Grande Mère. Mythologie du serpent. Car les rêves sont des rêves. Paris-Santiago ou vice-versa ? Pas des frontières entre fiction et réalité.

Nouvelles
Editions François Baudez – 84 pages
Dans la vie quotidienne, les fantômes sont partout, bien que nous ne nous en rendions pas toujours compte. Parfois leur présence est si évidente qu’ils ne nous surprennent guère. D’autres fois, ils sont très difficiles à approcher, mais cela augmente leur attrait, comme le fantôme de la liberté, ou bien ils ont un caractère révolutionnaire comme celui qui parcourait l’Europe au début du xxe siècle. Le plus souvent, il suffit d’un presque rien pour qu’ils apparaissent et alors, bien que plus ou moins intangibles, ils adoptent une forme bien précise. Outre les fantômes, on connaît les esprits, illusions, spectres, apparitions, revenants, âmes en peine et tutti quanti… Les trois histoires de ce recueil, La Quête, L’Ombre du taureau et Ambrose sont un exemple de cette diversité.

Récit
Editions François Baudez – 50 pages
Cette bibliothèque est et rien ne peut la changer. Tous ceux qui sont ici ont agi à peu près comme vous dans les premiers moments après leur arrivée. Certains ont essayé de déplacer les étagères, de retourner les tables, de vider les rayonnages de leurs livres en déposant ceux-ci au milieu de la salle, sans que cela change grand chose.
Cette bibliothèque existe-t-elle parce que nous l’avons rêvée? Tant mieux. Existe-t-elle en dépit du fait que ceux qui l’ont rêvée vivent à l’intérieur de ce rêve? Mieux encore! Je crois que nous devons imiter le roi de Coeur dans Alice au pays des merveilles, quand il commente le poème absurde du Lapin blanc: “S’il n’a pas de sens, cela nous débarrasse de bien des soucis, vous savez. De cette façon, nous ne nous fatiguerons pas à chercher à comprendre.”

5 ans de la revue, ça se fête à la Maison de l’Amérique latine !
Discours à l’occasion de 200 ans d’amitié entre la France et le Mexique
Sergio Zamora, une présence dans la vie
Une fois encore, un grand plaisir de vous rencontrer
A demain ?
Soirée cubaine