« Je suis venu à Comala parce qu’on m’a dit qu’ici vivait mon père, un certain Pedro Páramo. Ma mère me l’avait dit, et je lui avais promis d’aller le voir aussitôt qu’elle serait morte ».
L’homme qui parle s’appelle Juan Preciado, enfant abandonné, comme d’autres, par Pedro Páramo. Ce dernier, propriétaire terrien immensément riche et cruel, a régné en maître absolu sur ses terres et sur Comala grâce à la corruption, la violence et l’emprise, semant la terreur et la mort. Mais il est déjà décédé à l’arrivée de Juan.
Le village qu’il découvre semble déserté et le silence qui y règne est accablant, comme si plus personne ne vivait ici depuis bien longtemps ; car à Comala les hommes et les femmes évoluent tels des spectres, broyés dans un tourbillon fatal qui les détruit. Ici, les échos des vivants et des morts se mêlent, pour relater les événements dans des va-et-vient chronologiques nous livrant, au final, un tableau d’ensemble ténébreux d’où émergent le mal, la vengeance, la solitude et une inexorable fatalité.
La voix des morts est omniprésente à Comala, où domine une sombre magie, où les murs des maisons sont remplis de murmures et où les âmes en peine sortent la nuit.
Récit de la toute puissance et de la mort d’un « cacique » cruel, Pedro Páramo est surtout la chronique saisissante d’un monde souterrain et magique, un mélange de contes fantastiques et de narrations réalistes.
Juan Rulfo fut, semble-t-il, le premier à explorer le genre dit du « réalisme magique », dont la littérature d’Amérique latine tirera tant d’œuvres emblématiques.
C’est de ce roman que Gabriel Garcia Marquez tirera la matière de son œuvre Cent ans de solitude.
L’écrivain colombien, mais également des auteurs comme Mario Vargas Llosa et Jorge Luis Borges ont insisté sur ce qu’ils devaient à ce roman, tenu aujourd’hui pour un chef-d’œuvre de la littérature mondiale.
De toute sa vie, Juan Rulfo ne publia que trois livres. Pedro Páramo, le second, parut en 1955 au Mexique (traduit en français en 1959). Juan Rulfo, en revanche, laissa pléthore de clichés photographiques (environ six mille) représentant la vie quotidienne et rurale mexicaine de son époque.
C’est en cherchant du côté de J.M.G. Le Clézio que le lecteur français que je suis, ignorant des violences de l’histoire mexicaine du début du vingtième siècle, a trouvé quelques clés et mieux compris la portée dramatique des bouleversements évoqués dans le roman. La révolution mexicaine de 1910 (dont je ne sais pas si c’est la bonne appellation) et de la guerre des cristeros (que J.M.G. Le Clézio compare à ce que fut en France la révolte des Chouans en Vendée à la fin du dix-huitième siècle).
Car, au-delà de l’univers fantastique et terrifiant que Juan Rulfo nous donne à voir et ressentir, on comprend à quel point ces événements tragiques infusent dans l’œuvre de Juan Rulfo, qu’elle soit littéraire ou photographique.

Pedro Páramo de Juan Rulfo
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, Folio Gallimard, 2005, 192 p. [Fondo de Cultura Económica, 1955]

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