« […] un livre ne se lit pas isolément ; il s’accompagne d’autres ouvrages apparentés, concomitants, qui invitent à une lecture multiple. Ainsi, chacun des textes choisis en représente de nombreux autres, apparentés par leur auteur, leur genre, leur thème, leur style, leur époque ou pour d’autres raisons plus mystérieuses et secrètes, comme les chemins qui mènent d’un livre à l’autre dans l’histoire personnelle de la lecture. » G. Celorio, Cánones subversivos
La remise du prix littéraire Cervantès 2025 à l’écrivain mexicain Gonzalo Celorio (Mexico, 1948) devrait permettre une plus large diffusion de son œuvre et ainsi la faire connaître au vaste public hispanophone, mais aussi, sans doute, à un public plus large en France. Nous ne pouvons ignorer que cette distinction a lieu dans une période de tensions politiques entre le Mexique et l’Espagne. Pouvons-nous espérer que le prix Cervantès contribue au rapprochement et mette ainsi un terme aux dissensions de ces derniers temps ? Malgré cette mésentente politique, les relations culturelles entre le Mexique et l’Espagne sont et resteront solides.
En termes purement littéraires, le défi que représente l’œuvre d’un auteur aussi prolifique que Gonzalo Celorio consiste à savoir par où commencer. Nous pourrions débuter par Tres lindas cubanas (2006), premier volet de la trilogie sur sa famille ; ou par Un montón de espejos rotos (2025), récit autobiographique récemment paru.
Cette première approche est possible pour un lecteur hispanophone. Pour un lecteur français, il faudra plutôt se référer aux livres traduits, tels que Le voyage sédentaire (1998) et Mexico : ville de papier (2001). Dans les deux cas, il s’agit de recueils d’essais sur les lectures et les réflexions d’un auteur s’inspirant de Michel de Montaigne et de l’écrivain mexicain Alfonso Reyes, grand amateur de ce genre littéraire. Le fait que les deux seuls livres de Celorio publiés en français soient parus depuis longtemps les rend difficiles à trouver.
En tout cas, quand on lit n’importe quel livre de Celorio, on remarque immédiatement sa vaste connaissance de la langue et son utilisation si maîtrisée des différents registres, variant selon les rythmes et les besoins du texte en question. On sent bien l’écrivain d’antan qui travaille chaque phrase avec un crayon et une gomme à portée de main, comme il le dit lui-même.
Un autre trait caractéristique de l’écrivain mexicain consiste à revenir sur des épisodes de sa vie dans des livres différents. Les grandes lignes sont identiques, mais nous avons droit à plus de détails, et cela change tout. Il ne faut pas oublier que la trilogie de sa famille et son récit autobiographique puisent aux mêmes sources : lui et sa famille.
Chacun de ses livres poursuit un propos particulier et personnel. L’auteur utilise le roman tel un oracle qui répondrait à ses interrogations : dans Tres lindas cubanas, il s’interroge sur sa position face au régime castriste et à l’histoire contemporaine de Cuba ; derrière l’histoire du lignage paternel dans El metal y la escoria (2014) se cache la perte de la mémoire du frère de Celorio, victime d’une maladie dont Gonzalo craint d’avoir hérité ; et dans Los Apóstatas (2020), il remet en question la foi religieuse si présente au sein de sa famille à travers l’histoire d’un de ses frères, son aîné immédiat, qui a été abusé dans sa jeunesse dans une école tenue par des Frères maristes.
La réutilisation de matériau publié antérieurement est également constatée dans ses recueils d’essais. On peut trouver un texte dans deux ouvrages différents, car l’auteur le trouvait mieux placé à un moment donné. Même si cela peut parfois paraître un peu abusif, son talent d’écrivain nous permet de lui pardonner cette manie de vouloir tout réutiliser. Surtout quand ce matériau est de si bonne qualité ! Un écrivain à découvrir, absolument.

Editorial – Le Mexique
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