La chronique littéraire est un genre qui dépeint l’histoire d’un lieu en racontant des faits réels à l’aide de procédés littéraires et d’un point de vue personnel. Elle existe au Mexique depuis l’époque préhispanique. En 1980 et en 2006, l’écrivain Carlos Monsiváis a rassemblé dans le volume A ustedes les consta. Antología de la crónica mexicana[1] des chroniques littéraires allant de l’année 1843 jusqu’à 2005. En 2023, la chroniqueuse Magali Tercero a réuni les chroniques de 18 auteurs et auteures mexicains dans le livre Crónica, núm. 5.
Dans cette anthologie, quatre chroniques traitent du crime organisé, qui va de pair avec les disparitions forcées, à l’instar de la chronique « Ya se veía venir » (On le voyait venir) de la journaliste et chroniqueuse Violeta Alejandra Santiago, qui se déroule dans le Veracruz, son État natal. Violeta n’a cessé de couvrir et de raconter les disparitions au Veracruz[2], théâtre de Fuegos fatuos (Feux follets), le livre objet de cette critique, qui a remporté le Prix des Beaux-Arts de la Chronique Littéraire Carlos Montemayor 2021.
Au Mexique, les disparitions ont augmenté pour atteindre plus de 131 000 personnes depuis 2006. Ces disparitions sont dues au crime organisé et persistent grâce à l’indifférence et à la complicité des autorités. Les familles ont dû s’unir en collectifs de recherche pour retrouver leurs proches. Elles ont ainsi organisé la Cinquième Brigade Nationale de Recherche de Personnes Disparues, qui s’est déroulée en février 2021 dans l’état de Veracruz. Violeta y a participé en tant que journaliste et son témoignage est raconté dans Fuegos fatuos.
À travers un récit littéraire et sensible, mais qui ne se laisse pas submerger par l’horreur et la frustration, Violeta nous montre la douleur implacable des chercheurs, des femmes pour la plupart. Mais il existe une autre douleur : la solitude de ceux qui ne sont pas soutenus par leur propre famille dans la recherche de cet être cher. Dès lors, les collectifs deviennent le principal groupe de soutien et de réconfort. En témoigne ainsi cet extrait, au terme de l’une des journées de recherche, restée infructueuse : « C’est Reina qui craque. Maricel et d’autres chercheuses accourent pour la consoler… Les autres rient, car rire est aussi une capacité qu’elles ont développée ; parce qu’elles ne se laisseront pas tout prendre, même si on leur a arraché une moitié de vie. Rire est une catharsis et, alors, Reina sanglote et rit en même temps ».
Le lecteur ressent la chaleur humide de Veracruz qui épuise les efforts de recherche, menée à la pioche et à la pelle, de restes d’ossements ou d’effets personnels, dans un terrain à la végétation exubérante qui efface les traces ou les indices des fosses clandestines. Une autre difficulté réside dans l’inadaptation de certains véhicules utilisés par la Brigade. Alors que les chercheurs ont dû descendre de l’une des camionnettes pour qu’elle puisse avancer sur le chemin de terre, l’œil toujours alerte de Violeta a remarqué que l’un des agents du Bureau du Procureur Général de la République s’était endormi sur le siège du véhicule officiel en attendant d’arriver sur le site de recherche.
La Cinquième Brigade a trouvé des références à au moins 20 « cuisines ». Violeta a consulté sur place le dossier de Karim, un ancien policier devenu membre du cartel des Zetas, qui avait confirmé en 2011 l’existence de deux « cuisines » à Veracruz. La journaliste se souvient avoir entendu le terme « cuisine » dès 2016. Cependant, même si les autorités savaient que le crime organisé se débarrassait des corps en les incinérant dans ces « cuisines », elles n’ont rien fait. Trouver des restes incinérés, c’est rester dans les limbes, car il est bien entendu impossible de leur faire passer des tests ADN et donc de découvrir qui était cette personne. La découverte des « cuisines » a été un coup dévastateur pour les chercheurs. María a déclaré qu’elle était déjà morte de son vivant, mais qu’elle « a encore l’impression qu’elle pourrait mourir à nouveau ».
Malgré la cruauté des faits, le récit de Violeta invite le lecteur à aller jusqu’au bout du livre, à ressentir de l’empathie pour la douleur de l’autre et, même, à soutenir leur cause.
Épilogue : lors de la Coupe de monde de football 2026, l’équipe nationale mexicaine a réalisé de telles performances qu’elle a fait rêver les Mexicains de victoire, et l’expression « Et si c’était possible ? » est née (¿Y si sí?). Quelques jours plus tard, je suis tombé sur des graffitis dans une des rues de Mexico qui disaient : « Et si nous les retrouvions ? », en référence aux personnes disparues (¿Y si sí los encontramos?).

Fuegos fatuos de Violeta Santiago
Instituto Nacional de Bellas Artes y Literatura, 2022
[Inédit en français]
[1] Vous le savez bien (traduction proposée par la rédaction). Anthologie de la chronique mexicaine.
[2] État du Mexique situe à l’est et qui contourne le Golfe du Mexique.

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