La carte et le territoire
Comment parler de la tragique réalité que vit le Mexique depuis vingt ans ? 130 000 disparus, pour la plupart des jeunes gens, parfois des mineurs, enlevés, séquestrés et assassinés par les réseaux du narcotrafic, une disparition toutes les quarante-cinq minutes, des fosses communes clandestines sur 75% du territoire, des gouvernements successifs qui révisent le nombre des disparitions à la baisse et ferment les yeux sur la corruption des administrations locales.
Alma Delia Murillo s’appuie sur des données référencées après un travail minutieux de recherche, d’échanges avec des journalistes et d’observations participatives au côté des collectifs de mères de disparus. Celles-ci créent leurs propres cartes et bases de données pour ratisser le territoire et supplanter l’aide de l’état qui n’arrive que très partiellement. Elles recherchent inlassablement les corps de leurs proches et interpellent les autorités par des marches, des rassemblements et par la création de lieux commémoratifs où sont brandies les photographies des visages des victimes. Mais l’autrice choisit le roman et invente le personnage d’Ada, mélange de toutes ces mères, pour faire comprendre leur deuil impossible, leur combat jusqu’à l’épuisement ou la maladie et faire ressentir la présence des disparus, ni vivants ni morts, dans leur vie quotidienne.
Ada recherche le corps de son fils Marcos et lui écrit des lettres. Elle rêve souvent de lui. Perdant la mémoire petit à petit, elle est aidée par la narratrice qui de son côté cherche des indices dans les témoignages consignés par les administrations locales et dans les transcriptions des rêves de certaines mères où apparaissent les visions fragmentées des lieux possibles des sépultures de leurs enfants. Elle convoque aussi dans son enquête l’intelligence des arbres et les symboles des codex préhispaniques. La réalité rejoint la fiction et l’histoire se rejoue. Ces femmes comme un écho de la Llorona s’interrogent : « Où sont nos enfants ? »
L’écriture poétique et sensible de l’autrice rend hommage à cet « amour féroce » des mères et parvient à donner une place aux disparus en les reliant à leur terre et à leur histoire. Le jeu avec différentes densités d’écriture – chronique, lettres, poèmes, extraits d’ouvrages de biologie, d’éthologie – permet aussi de relier l’intime de cette tragédie à l’universel pour lutter contre la désinformation et la normalisation de la violence.
Ce roman se veut également œuvre mémorielle et c’est là où réside sa force. Il héberge d’autres pratiques commémoratives. Les premières pages s’ouvrent sur le palmier de l’avenue Reforma, rongé par la maladie et devenu le tombeau éphémère des disparus grâce aux pancartes accrochées autour de lui. L’ouvrage est émaillé de plaques commémoratives du collectif 10 de Marzo et se termine par une liste de trente pages de noms de disparus : une conversation avec les morts pour assurer leur conservation dans les mémoires.

Raíz que no desaparece de Alma Delia Murillo
Alfaguara, 2025, 242 pages
[Inédit en français]

Editorial – Le Mexique
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