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Entretien avec Alma Delia Murillo

Julie Werth 1 jour ago 13 min read
R13-01-Generique

Rencontre avec Alma Delia Murillo le 18 mars 2026 à l’occasion de la présentation à Madrid de son nouveau roman Raíz que no desaparece, publié chez Alfaguara.

Autrice d’un recueil de contes et de plusieurs romans, son récit autobiographique, La cabeza de mi padre, a rencontré un grand succès au Mexique et en Espagne. Elle y raconte la recherche de son père trente ans après son départ du foyer et comment cet abandon a façonné sa propre construction identitaire et psychologique.

Dans son dernier roman, il est question d’autres disparus. Cent trente mille jeunes femmes et jeunes hommes recensés à ce jour au Mexique, enlevés et assassinés par les réseaux du narcotrafic. (voir notre critique)

Quels ont été tes premiers contacts avec la lecture et l’écriture ?

J’en parle un peu dans La cabeza de mi padre : je viens d’un milieu très pauvre, où les livres n’étaient pas une priorité. Je n’ai pas grandi entourée de livres. Il n’y avait pas de bibliothèque chez moi. Pourtant, j’ai toujours aimé les livres, j’ai toujours aimé lire, et mes frères et sœurs aînés – nous sommes huit, je suis la plus jeune – lisaient parfois un roman et le laissaient de côté. Alors je le lisais. À douze ans, j’ai lu Les Frères Karamazov. Je crois que je n’y ai rien compris. Mais j’avais le sentiment que j’étais face à quelque chose de très fort. J’ai lu un petit roman mexicain intitulé Chin chin el Teporocho, qui parle d’un ivrogne, dans un style qu’on appelait literatura de la onda, une forme de littérature contestataire par rapport à la littérature plus formelle et j’ai beaucoup aimé. Ce furent en quelque sorte mes premières lectures, peu adaptées à mon âge, mais c’était ce que je pouvais lire. Puis j’ai commencé à étudier la dramaturgie et le théâtre parce que je voulais être actrice, et ma passion pour la littérature est venue avec Lorca et Shakespeare, car ce que j’aimais, c’était le théâtre. Là, j’ai été complètement éblouie. Mon truc, c’était les livres. Et c’est comme ça que ça a commencé. Finalement, j’ai suivi ce cursus à l’Université de dramaturgie et théâtre. Je me suis rendu compte que je ne voulais pas être actrice ni monter sur scène mais écrire. Mais je n’ai pas pu écrire tout de suite. J’ai terminé mes études et je me suis mise à travailler dans une entreprise du secteur de la mode.

J’ai travaillé pendant vingt ans, essayant d’écrire le cœur serré, frustrée, jusqu’au jour où je me suis dit : « Je vais m’inscrire à un atelier d’écriture ». J’ai écrit un premier recueil de nouvelles et c’est ainsi que j’en suis arrivée là. J’ai aujourd’hui six livres publiés. J’ai quarante-huit ans, mais j’ai commencé vers trente-six, trente-huit ans, car avant cela j’ai d’abord essayé de survivre en ayant un emploi et en travaillant dur.

Quels sont les écrivains latino-américains qui t’ont influencée ?

Elena Garro. Je lisais les nouvelles d’Elena Garro qui possèdent déjà ce réalisme magique très particulier. Elle avait une sensibilité infinie pour créer des images très singulières avec un élan presque enfantin. Il y a notamment un de ses livres qui s’intitule La semana de colores. Ces nouvelles m’ont rendue folle. Très jeune, j’ai aussi lu cette chronique d’Elena Poniatowska sur le 2 octobre, le massacre d’étudiants au Mexique[1], et c’est là que j’ai découvert le goût de la chronique, la façon dont on peut faire du journalisme narratif. Et je lisais les sonnets d’une poétesse mexicaine qui s’appelait Pita Amor et ceux de Juana Inès. Ils faisaient partie de mon imaginaire de lectrice. Puis je suis tombée sur Cristina Pacheco, une journaliste fantastique qui écrivait des chroniques.

Quels sont les auteurs européens qui comptent pour toi ?

J’ai découvert Amélie Nothomb il y a dix-huit ans et j’ai beaucoup aimé son côté provocateur et léger. J’ai lu ses livres les uns après les autres. J’ai lu Julian Barnes, ce fantastique narrateur anglais. Et des autrices espagnoles, évidemment. J’ai toujours lu Rosa Montero. Tu sais ce que j’aime chez Rosa Montero ? C’est une femme de plus de soixante-dix ans qui a conservé une fraîcheur incroyable. Elle est lue par des filles de vingt ans. C’est ce qui m’attire beaucoup chez elle.

Quand as-tu commencé cet atelier d’écriture ? Avais-tu déjà une idée de ce que tu voulais écrire ?

Je voulais écrire des nouvelles. Comme je travaillais dans un bureau tous les jours, je voyais tout ce qui m’entourait comme des petits tableaux, des choses que je pouvais écrire. J’avais lu Le Livre de l’intranquillité de Pessoa, qui a aussi pour cadre un bureau. Je voyais des choses et je me disais : « Là, il y a une histoire, là, il y a une nouvelle, cette femme est un personnage », ou encore les histoires d’amour qui se tissent dans les bureaux et qui sont souvent des passions. Et quand je suis arrivée à l’atelier d’écriture, je voulais écrire des nouvelles. Je l’ai suivi avec un maître mexicain, écrivain et philosophe, qui s’appelle Óscar de la Borbolla, dans une librairie à Mexico qui s’appelle El Péndulo. J’y allais tous les lundis et c’était ma passion.

Tu as également publié des nouvelles chez ce même éditeur, Alfaguara.

Elles s’intitulent Cuentos de maldad (y uno que otro maldito). Ce sont des nouvelles empreintes d’un humour noir très caustique. Il s’agit de vingt récits où tout ou presque tourne autour d’une personne bienveillante qui se rend compte qu’il n’y a rien de mal à être mauvais. Et alors, elle trahit, ment, se corrompt. Le livre de Pessoa comporte une épigraphe, celle du diable de Pessoa, qui dit : « Je corromps mais j’éclaire ». J’aime beaucoup ces nouvelles. Je les ai appréciées, je me suis amusée. C’est en quelque sorte mon dernier livre joyeux, car avec les deux derniers j’ai beaucoup souffert. Et j’ai un roman précédent qui s’intitule El niño que fuimos, également chez Alfaguara. J’ai grandi dans un internat pour filles. J’y allais du lundi au vendredi. Nous étions trois cents filles. Certaines étaient orphelines, d’autres n’avaient plus que leur mère parce que leur père était parti. Grandir en collectivité dans un internat est une expérience intense, merveilleuse, complexe. Pour moi, cela a été globalement très beau et ce roman en est le récit.

A-t-il été difficile de trouver une bourse d’écriture, une maison d’édition ?

Il y a encore dix ans, il était bien plus difficile de se faire publier en tant qu’autrice. En réalité, ce qu’on a appelé le « boom latino-américain » a marqué pendant des décennies le paysage littéraire par une écriture masculine, avec Mario Vargas Llosa, Gabriel García Márquez, Carlos Fuentes, de grands écrivains, mais cela restait un regard purement masculin. Or depuis quelques années, la puissance des grandes écrivaines mexicaines, je pense surtout à Cristina Rivera Garza, a ouvert la voie et aujourd’hui, je peux te dire que nous vivons un grand moment éditorial. Les maisons d’édition s’intéressent à nous avant tout parce que les lectrices s’intéressent à nous. Au Mexique, la majorité de ceux qui lisent des livres sont des femmes, et ceux qui lisent des romans sont des femmes. Ainsi, Fernanda Melchor, Cristina Rivera Garza, Brenda Navarro, je m’associe à cette dynamique des autrices mexicaines qui trouve surtout un écho éditorial dans les médias parce que les lectrices nous ont poussées et veulent nous lire.

Aujourd’hui, les bourses, c’est très compliqué. Je n’ai jamais eu de bourse d’écriture, alors j’ai passé les quatre premières années de ma carrière à faire tout ce que tu peux imaginer : animer des ateliers, écrire des articles pour des magazines, rédiger des slogans publicitaires, tout ça pour pouvoir me consacrer à l’écriture. Avec mes derniers livres, La cabeza de mi padre et celui-ci, j’en suis arrivé à un stade où je vis de l’écriture, car j’écris aussi des scénarios pour des séries. C’est un parcours difficile. Si tu n’as pas de bourse, tu dois avoir plusieurs emplois à côté.

Il me semble qu’il y a un fil conducteur autour des disparus, des pères qui abandonnent leur famille au Mexique dans ton œuvre précédente, et des disparitions liées aux narcotrafiquants dans ton dernier ouvrage.

Bien sûr, il y a un fil conducteur, un axe ou un intérêt constant qui a trait à ces recherches, aux familles imparfaites, qui sont toutes ainsi, mais il y a un récit qui transcende le simple prototype de la famille. Je dis souvent : « Toute littérature naît au cœur d’une famille, d’une famille blessée ». Et ces blessures sont quelque chose que j’ai très envie d’explorer, car c’est très riche. Il en ressort énormément de choses. Je me suis rendu compte, quand j’ai commencé à écrire, que je ressentais comme un poids par rapport à ce canon littéraire masculin qui dit que les femmes ont une écriture mièvre, très émotionnelle. Mais un jour, j’ai en quelque sorte pris consciemment la décision, et même adopté la posture de dire : « Bon, oui, j’écris avec mes émotions parce que c’est ma façon d’aborder cela. » Pourquoi le nierais-je ? Au contraire. Et d’autant plus quand j’écris sur des thèmes liés au sang, à la famille, aux blessures, aux absences, à la quête, à la résistance, à la joie de grandir dans une maison avec huit frères et sœurs et sans père, avec une mère qui travaillait toute la journée. Comment ne pas ressentir une charge émotionnelle puissante ? Il y a donc aujourd’hui dans mon œuvre un poids émotionnel que j’assume comme une position importante.

Un autre élément qui revient toujours dans mon écriture, c’est la ville de Mexico. C’est une bête mythologique. C’est de la folie. Nous sommes vingt-deux millions de personnes dans une ville qui en regroupe plusieurs à elle seule. D’un bout à l’autre, on a même l’impression d’être dans un autre pays. C’est une ville dure. Il y a un poète, Efraín Huerta, qui l’appelle « l’utérus d’asphalte ». Elle te nourrit, mais elle te nourrit à coups de poing. Elle est rugueuse, elle est dure. J’aime Mexico. Pour moi, c’était une conquête d’arriver là-bas. Je venais des faubourgs, c’est-à-dire de l’État de Mexico. Conquérir Mexico est un exploit pour beaucoup de familles. C’est arriver à la terre promise. Et cette vie des quartiers de Mexico est très présente dans La cabeza de mi padre. Elle est là aussi dans mon dernier ouvrage à travers le palmier de Reforma, et elle est présente dans tous mes livres. C’est aussi une ville très littéraire. Elle te permet de construire, de la voir, de la raconter, et elle t’attrape pour te parler dans son propre langage.

Dans Raíz que no desaparece, tu parles d’une enquête à travers les symboles des codex mexicas.

Il existe en effet une figure de la mythologie préhispanique, de la mythologie mexica, que nous appelons la Llorona, Cihuacohatl en nahuatl. C’est une femme qui, depuis plus de cinq cents ans dans le récit de la mexicanité, s’interroge sur le sort de ses enfants. Et cela est vécu comme le présage d’une tragédie. Dans ce livre de Miguel de León Portilla, Visión de los vencidos, qui a en quelque sorte traduit cette culture mexica en espagnol, l’un des présages est que Moctezuma, qui était à cette époque empereur de Tenochtitlán, y voit le signe que quelque chose va se passer, que la fin de l’empire approche lorsqu’on entend le cri de la Llorona qui dit : « Où sont mes enfants ? Oh, mes enfants ! » Et pour moi, il est inévitable que cela résonne chez les mères des disparus. Quand elles sortent pour manifester, elles portent les visages de leurs enfants sur leurs banderoles et crient « Où sont-ils, où sont nos enfants ? ». J’ai la chair de poule à l’idée que c’est un cri qui se fait entendre depuis cinq cents ans. Et un codex est une forme d’écriture, même s’il ne s’agit que d’images. C’est comme un roman graphique qui raconte un processus. Cette question « Où sont nos enfants ? » commence à résonner, tout comme le zompantle, ce champignon qui contamine les arbres, dont le nom ressemble à tzompantli, ce mur de crânes qui existe au Mexique. La narratrice se dit : « Il y a sûrement quelque chose là-dedans que je dois comprendre, au moins symboliquement, ça va m’apporter un indice, une clé. », c’est pour ça que ça apparaît dans le roman.

Tu fais également référence au Mictlán.

La « ville d’en bas » est aussi quelque chose qui m’obsède. C’est pour cela que j’aime tant Mexico, car il y a de nombreuses villes sous celle que nous voyons. Ce qu’on appelait le Mictlán, cette région des morts ou ce passage qui menait vers la mort, se trouve là, dans le bois de Chapultepec. C’est pourquoi Chapultepec reste un site archéologique extrêmement intéressant. C’est un bois vivant, magnifique, mais c’est aussi de l’archéologie.

Et c’est là que les récits des codex racontent que Moctezuma s’est rendu au Mictlán. Il est tombé dans une sorte de folie, de dépression, ne sachant plus quoi faire, et il est allé se réfugier dans une grotte ; nous ne savons pas s’il cherchait une réponse à ce qui allait arriver, à savoir l’arrivée de la conquête espagnole au Mexique, ou s’il cherchait à se suicider pour ne pas voir la destruction de l’empire. Aujourd’hui, dans ce Mictlán, au cœur du bois de Chapultepec, travaille un jardinier très âgé, dont je parle dans le roman. C’est aussi une sorte d’être qui relie les deux mondes et qui sait des choses. Un monsieur qui avançait très lentement, avec sa bosse et son tuyau d’arrosage. Pendant dix ans, il me saluait et je le saluais, mais maintenant je ne le vois plus.

Tu parles aussi de ce que savent les arbres.

Le roman commence avec le palmier qu’on abat sur le Paseo de la Reforma et l’ahuehuete qui le remplace et meurt. J’avais déjà cette idée en tête : que les arbres parlent et racontent des histoires. Et comme me le disaient les mères des disparus, les arbres savent des choses. Et en faisant des recherches, j’ai vu qu’il existe effectivement une corrélation biochimique entre les corps enterrés et la façon dont cela affecte le comportement de la végétation, des arbres. Et puis quand j’allais dans le bois de Chapultepec, je m’asseyais près des arbres et je leur disais : « S’il vous plaît, aidez-moi à écrire. » C’est très intéressant, ce concept de réalisme magique. Gabriel García Márquez l’expliquait lui-même : en Amérique latine, c’est ça la vie pour nous. Ce qui semble être du réalisme magique, c’est la vie. Ce sont ces femmes qui consignent leurs rêves et les portent devant le procureur parce qu’elles n’ont trouvé personne, par les voies institutionnelles et rationnelles, pour leur répondre. C’est pour cela que nous parlons aux arbres et que, plutôt que d’avoir une place dans un cimetière, une tombe ou un rituel funéraire, les collectifs déposent des fleurs, tissent des images de leurs enfants et les accrochent aux arbres. Vu de l’extérieur, cela ressemble à du réalisme magique, mais c’est une réalité qui dépasse ce que l’on peut imaginer. L’idée des rêves des mères est apparue, je ne l’avais pas prévue, et ces architectes qui modèlent les rêves non plus[2].

Et donc, quand tu écris en tant que Mexicaine, cela transparaît dans ton écriture. Quand on te demande : « Est-ce un roman destiné aux femmes ? Est-il écrit dans une perspective féministe ? », je réponds qu’il y a des romans qui le sont. Je me considère comme féministe, mais ce qui se passe, c’est que tu lis le point de vue d’une femme, et peut-être que tu n’avais jamais lu ça auparavant. Je te raconte simplement mon expérience, et mon expérience en tant que Mexicaine face à une tragédie comme celle-ci, qui s’accompagne d’une certaine pensée magique : ce sont les seules issues qui nous restent.

Retrouvez la note de lecture de Julie sur Raíz que no desaparece d’Alma Delia Murillo


[1] La Nuit de Tlatelolco,Histoire orale d’un massacre d’État, Ici-bas, 2014

[2] PatioLab est un institut de l’Université nationale autonome du Mexique qui mène un projet d’architecture médico-légale visant à modéliser les rêves des mères afin de localiser les lieux où sont enterrés les corps de leurs enfants

A propos

Julie Werth

Passionnée par l’Amérique latine, elle y a voyagé à plusieurs reprises et a réalisé un terrain de recherches au Mexique. Elle est diplômée de littérature espagnole à la Sorbonne et de sociologie à l’IHEAL.

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Tags: Alma Delia Murillo Entretien Littérature Mexique Roman

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