Je connaissais Eduardo Galeano pour son œuvre Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, une immense fresque historique et politique qui dépeint la conscience collective d’un continent. Mais La Chanson que nous chantonsm’a révélé un autre Galeano, plus intime, plus narratif, presque insaisissable. Un écrivain qui, tout en restant fidèle à sa quête de justice, déplace son regard vers l’intérieur, vers les fragilités humaines, les blessures secrètes et les amours brisées sous le poids du monde.
Considéré comme un hybride entre roman, essai et chronique poétique, ce livre contient une constellation d’histoires, et surtout une voix. Une voix que j’entends comme une prédication éternelle à la conscience, une invitation à regarder en face ce que nous n’avons plus la force ou la capacité de voir : les injustices trop grandes, les violences trop lourdes, les pertes trop douloureuses. À travers ses récits, Eduardo Galeano nous apprend à les regarder en face. À les voir comme étrangères, et en même temps profondément nôtres.
Dans chaque page, on retrouve cette tension unique qui lui appartient : la capacité de juxtaposer la cruauté la plus intense de l’injustice avec la vulnérabilité la plus délicate.
S’opposer à la brutalité du monde
Eduardo Galeano n’écrit pas dans l’abstraction. Il écrit depuis la chair, depuis l’exil, depuis les rues abîmées d’un continent qui a trop vu et trop vécu. Sans jamais renoncer à la beauté. Chez lui, la beauté n’est pas une forme, mais un acte de résistance. Un passage du chapitre La ciudad résume bien cette vision : « Le pouvoir est capable de tous les crimes, sauf de ceux qui requièrent du courage. »[1]. Ce passage nous montre où se situe Galeano : dans l’espace où seule la conscience humaine, fragile mais digne, peut encore s’opposer à la brutalité du monde.
L’un des récits du livre qui m’a le plus ému est celui d’un amour, traversé de fissures, d’absence et de nostalgie. Dans un autre passage, il écrit : « Souvent, je mourais en pensant que je ne te reverrais pas, mais je mourais à chaque fois que je te voyais. »[2] Cette phrase révèle à quel point pour lui l’amour n’est jamais simple : c’est un lieu où l’on renaît et où l’on s’effondre, où l’on se perd et où l’on se retrouve.
La perte est quant à elle décrite comme une expérience presque métaphysique. Dans La Máquina, il écrit : « Un jour, tu le cherches et il n’est plus là. Tu perds Dieu comme on perd une chose… comme on perd un briquet. Je ne sais toujours pas comment combler ce vide. »[3]
Perdre Dieu comme on perd un briquet : c’est une image décalée où le sacré et le trivial se rejoignent.

La Chanson que nous chantons d’Eduardo Galeano
Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Régine Mellac et Annie Morvan
Albin Michel, 1977 [La canción de nosotros, Siglo XXI editores, 2017]
[1] « El poder es capaz de todos los crímenes, menos de los que requieren coraje. »
[2] « Muchas veces me moría pensando que no iba a verte, pero moría la muerte cada vez que te veía. »
[3] « Quiero decir que un buen día lo buscas y no está. Perdés a Dios como se pierde una cosa… Como se pierde un encendedor. Todavía no sé con qué rellenar ese agujero. »

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