Comment, pour ce numéro dédié à la musique, ne pas évoquer convoquer Cortázar et L’homme à l’affût. Leonardo Torres Londoño nous invite à retrouver ce grand amateur de jazz qui à plusieurs reprises dans ces nouvelles aborde la musique.
Sans doute le récit le plus connu et commenté du grand auteur argentin (devenu français en 1981), rédigé vers 1957 et publié en 1959 dans le volume Les armes secrètes, L’homme à l’affût est une nouvelle où la connaissance encyclopédique du jazz qu’avait Cortázar est mise au service non seulement de la musique elle-même mais aussi de ses propres interrogations les plus essentielles, en tant que personne et qu’écrivain.
L’auteur nous présente l’histoire du saxophoniste Johnny Carter, vue à travers les yeux du narrateur, Bruno V., le journaliste ami et biographe du musicien, qui le suit pendant son séjour parisien peu avant sa mort. On n’a pas fini d’analyser cette histoire qui, dans une première lecture, apparaît comme un hommage à Charlie Parker, à qui elle est dédicacée, le saxophoniste créateur du be-bop, ce mouvement qui a tout changé, et qui, par ailleurs, constitue, en partie, la bande-son du roman Marelle (Gallimard, collection Imaginaire). De nombreux épisodes et personnages s’inspirent, en effet, de la vie et du destin de Charlie Parker. Mais si ce destin à la fois lumineux (pour les fans) et tragique (pour le musicien) est partagé par d’autres jazzmen de ces années-là, la « coïncidence » des initiales entre l’auteur et le protagoniste JC nous donne un indice de l’importance de cette nouvelle dans l’œuvre de Cortázar, et qu’il a toujours reconnue : « Dans El Perseguidor j’ai voulu renoncer à toute invention et rentrer dans mon propre territoire personnel, c’est à dire, me regarder un peu moi-même » (entretien avec Luis Harss dans Les Nôtres, Gallimard, 1970).
D’abord par l’association qu’il établit avec cette musique, comme il l’explique dans un entretien accordé à Jacques Chesnel pour le magazine Jazz Hot en 1977 : « Mon style à moi est basé sur une notion de rythme qui vient du jazz, qui est né en moi en même temps que le jazz, peut-être suis-je allé vers lui parce que ce rythme existait déjà en moi et que n’étant pas musicien, je l’ai exprimé en paroles ». Pour Samuel Gordon, dans un article publié dans la page de l’Institut Cervantes, « Marelle n’est que la tentative be-bop de Cortazar avec le langage ».
En outre, les réflexions de Johnny Carter, que son ami biographe a tellement de mal à comprendre même s’il soupçonne le rôle important qu’elles jouent dans sa musique, sont bien celles de Cortázar. Par exemple lorsque Johnny arrête brutalement une séance d’enregistrement avec Miles Davis pour lui dire « Ça, je suis en train de le jouer demain », («Esto lo estoy tocando mañana », une phrase que Cortázar avoue ne pas savoir d’où elle lui est venue et qui nous renvoie, donc, à cet style qui pourrait être, par moments, comme une improvisation musicale), révèle l’obsession du personnage pour le temps et ses angoisses, un thème cortazien par excellence : « comment est-ce qu’on peut penser un quart d’heure en une minute et demie ?» dit Johnny au narrateur pour essayer de lui expliquer ce qu’il ressent dans les tunnels du métro parisien et combien il aimerait vivre toujours dans ces moments où le temps change comme lorsqu’il joue.
Cette nouvelle, donc, ouvre à Cortázar les portes de son grand roman : « Lorsque j’ai terminé Rayuela je me suis rendu compte que dans El Perseguidor était déjà esquissée une série d’angoisses, de recherches, des tentatives qui ont trouvé dans leroman un chemin plus ouvert et plus impétueux ». Car c’est la même recherche incessante et désespérée de quelque chose d’autre, quelque chose d’absolu, que Johnny Carter tente de réaliser avec son saxo ténor, cette porte qu’il ne parvient pas à ouvrir :
« C’est pas possible qu’il n’y ait pas autre chose, c’est pas possible qu’on soit à la fois si près de la porte et si complètement de l’autre côté ». On sait combien de nouvelles de Cortázar sont aussi des tentatives pour nous introduire à une autre conception de la réalité. Le personnage incarne l’artiste, le créateur (mais pas seulement), inquiet et condamné à l’échec et au désespoir car incapable d’atteindre un but qui lui échappe encore et encore, obligé de le poursuivre morceau après morceau, œuvre après œuvre…
L’homme à l’affût s’avère un véritable solo de jazz, à lire sans modération.

L’homme à l’affût (El perseguidor) de Julio Cortázar
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Guille-Bataillon
Gallimard, Folio 3€ [réédition du juillet 2024]

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