Pour poursuivre notre réflexion sur la musique dans la littérature latino-américaine, Leonardo Torres Londoño nous propose un bel article sur la relation particulière d’Alejo Carpentier et Robert Desnos.
En 1928 Robert Desnos (1900-1945), poète et agitateur surréaliste débarqua à La Havane pour représenter l’Argentine (!) au congrès de la presse latine. À son arrivée il connut Alejo Carpentier, récemment sorti des geôles cubaines où l’avait conduit son opposition à la dictature, et ce dernier l’emmena dans les bouges du quartier de Marianao. Dans ce véritable épicentre de la musique cubaine le poète français fut fasciné.
Quinze jours après, chargé de ces sonorités nouvelles, il faisait monter, clandestinement, en lui prêtant ses propres papiers d’identité, Alejo Carpentier dans le bateau Espagne qui rentrait en France. C’est ainsi que le grand écrivain cubain arriva dans la métropole où il restera jusqu’en 1939. L’amitié qui le lia à Desnos se nourrit, en grande partie, de ces sons venus des Caraïbes (rappelons que Alejo Carpentier était musicologue), et ils contribuèrent, sans doute, à l’apogée des rythmes cubains dans nombre de cabarets et dancings des années 30 à Paris, grâce à leurs émissions radiophoniques et aux articles écrits par le Cubain. Voici comment chacun évoquait cette amitié :
« Un jour du mois de mars de 1928 les journalistes et écrivains qui voyageaient à bord du bateau Espagne, pour assister à un congrès de la Presse latine à La Havane, apprirent avec horreur qu’un surréaliste s’était glissé dans le groupe. C’était l’époque où la presse parisienne, dans un solennel accord punitif, gardait une muraille de silence autour des surréalistes, croyant que ceux-ci cherchaient seulement le scandale pour le scandale et que la meilleure façon de punir leur insolence était de les ignorer. (…) Deux mois plus tard, le poète retournait à Paris avec ses trophées : un taureau en carton acheté à Santander, une collection de disques cubains et ce qu’il appelait « un échantillon d’indigène du Nouveau Monde. Cet « échantillon d’indigène » c’était moi. Et il m’aurait été très difficile de deviner, le soir même où nous sommes arrivés à la gare du quai d’Orsay, les merveilleuses surprises qui m’attendaient dans les trois maisons magiques de Robert Desnos : 45, rue Blomet ; 6, rue Lacretelle ; et 19, rue Mazarine – celle où il habitait encore lorsqu’il tomba aux mains de la Gestapo ».
Alejo Carpentier
(in Robert Desnos, L’Herne, 1987 –
Desnos, Œuvres, Gallimard, Quarto, 1999)


« Je n’oublierai jamais cet humble village près de La Havane que l’on nomme parfois las fritas et le plus souvent la playa.
C’est là que me conduisit, le soir même de mon arrivée, Alejo Carpentier que je voyais pour la première fois. Le rhum blanc étincelait dans les petits verres sur les comptoirs de bois blanc dressés en plein air. Deux orchestres inouïs combattaient à grand vacarme. Des instruments étranges s’entrechoquaient et, sur tout cela, passaient l’immense plainte des cornets à piston et celle de la mer.
Je n’oublierai jamais ces musiciens noirs que je devais revoir, débardeurs le jour, sur le port, et, la nuit, danseurs magnifiques et obscènes. Je n’oublierai jamais les belles négresses, ni le ciel précieux, ni l’odeur des ténèbres. Et moins encore je n’oublierai la plainte fraternelle de ces chants nouveaux, à l’accent neuf mais qui, d’être plus humains qu’aucun autre, parlaient une langue qui m’était familière. Si familière que pour l’avoir entendue voici de longs mois j’en reste encore obsédé et bouleversé. Et que je garde à Alejo Carpentier la plus vive reconnaissance d’un tel cadeau et d’un accueil fastueux ».
Robert Desnos,
Le Soir, 11 avril 1928
(Desnos, Œuvres, Gallimard, Quarto, 1999).

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