Dans le cadre de la commémoration des 200 ans d’amitié entre le Mexique et la France, il est indispensable de rendre hommage à l’écrivain Fernando del Paso, aujourd’hui disparu mais dont l’œuvre reste marquante, né dans la capitale mexicaine. Écrivain, poète, dramaturge, essayiste et diplomate (il fut conseiller culturel et consul à Paris), parmi ses nombreuses œuvres en vers et en prose, il nous a légué pour la postérité deux romans magistraux et monumentaux : Palinure de Mexico (éd. mx. 1977/ éd. fr.1985) et Des nouvelles de l’Empire (éd. mx.1987/ éd.fr. 1990). Ces deux romans, sortes de romans-fresques (pastiches) ou « romans totaux », ne se contentent pas d’aborder de grandes périodes de l’histoire : le premier, de la conquête espagnole à la révolution mexicaine, et le second, celui de la rencontre interventionniste entre le Mexique et la France, mais aussi de mettre en lumière ce que nous, Mexicains et Latino-Américains, avons de singulier et d’universel, et comment, malgré tout, l’Europe occupe une place importante dans le cours de notre civilisation, de notre destin et de notre identité propre.
Le roman Des nouvelles de l’Empire a marqué un tournant dans la diffusion et la conception de ce que nous, Mexicains, appelons le Second Empire : la période comprise entre 1864 et 1867, durant laquelle Napoléon III a établi un empire au Mexique, sous l’égide de l’empereur Maximilien de Habsbourg et de son épouse, Charlotte de Belgique. À notre avis, la notoriété de cet ouvrage, outre le fait qu’il ait su combiner avec brio différentes techniques narratives et différents genres littéraires, tient tout d’abord à la diffusion et à la vulgarisation d’un événement jusque-là inconnu (ou connu de manière superficielle et partielle) d’une grande partie du peuple mexicain, et ensuite au fait qu’il ait marqué un tournant, grâce à une vision conciliatrice pour les deux pays : le Mexique et la France. Avant Des nouvelles de l’Empire, rares étaient les auteurs mexicains qui osaient écrire sur l’intervention française au Mexique, et ceux qui l’ont fait – sans oublier l’admirable dramaturge Rodolfo Usigli – ne sont pas allés au-delà d’une vision patriotique, héroïque, dramatique ou esthétisante.
La démystification des personnages historiques : vus à travers leur naïveté, leur malice, leur humour, leur courage, en somme, leur sensibilité, trop humaine, parvient, au fil des plus de 1.000 pages que compte ce grand roman, à nous émouvoir et à nous plonger dans les passions et les destins de Napoléon III, Eugénie de Montijo, Benito Juárez, Maximilien et Charlotte, parmi d’autres personnages dont l’histoire se souvient ou qu’elle a oubliés. Les clichés d’un Napoléon III fade et cruel, d’un Maximilien naïf et timoré, d’un Juárez toujours vertueux et juste, et d’une Charlotte névrosée et insensible cèdent tout simplement la place à des personnes aux destins remarquables, mais animées, en fin de compte, par des sentiments et des passions communs, que nous pouvons tous éprouver à un moment ou à un autre de notre vie.
Nous ne pouvons oublier, comme moteur de ce roman, « La Folie », personnage allégorique et omniprésent dans le récit, incarné principalement par Charlotte de Belgique, affectueusement surnommée « Mamá Carlota » par les Mexicains, ou, dans le roman, « la folle de la Maison » : qui, malheureusement, perdit la raison après avoir perdu son empire et fut condamnée à mourir en exil, enfermée au château de Schönbrunn. Grâce à une documentation approfondie sur la vie au Mexique de tous les personnages, et en particulier sur l’impératrice qui a su faire preuve d’empathie envers les indigènes et les classes défavorisées, et grâce à son style agréable, drôle et désinvolte, Fernando del Paso parvient à dépeindre une Carlota merveilleusement folle, pas d’une folie clinique, maladive ou décadente, mais possédée par une folie éminente et toute-puissante, très mexicaine et en même temps si universelle ; une folie traitée et louée par la littérature de tous les temps et surtout inspirée par le grand humaniste Érasme de Rotterdam, avec son roman Éloge de la folie (1511).
« Le Mexique est le pays surréaliste par expérience » : cette phrase attribuée au poète et écrivain d’avant-garde français André Breton n’aurait, à notre avis, pas pu voir le jour sans la rencontre entre le Mexique et l’Europe, y compris la France. Car il est important de souligner que la France a apporté au Mexique, au fil des siècles, sa culture, son architecture, son administration, ses modes, ses pains et ses pâtisseries, et surtout des idées émancipatrices et libertaires – il ne faut en effet pas oublier l’influence des Lumières et la contribution remarquable de personnages tels que les frères Lafitte – parmi d’autres corsaires français – dans la lutte pour l’indépendance mexicaine. De son côté, le Mexique a également offert à la France sa richesse culinaire (chocolat, tomate, piment, maïs…), des influences artistiques majeures telles que le muralisme et le surréalisme mexicains et, surtout, un vaste champ d’étude qui a aidé des personnalités telles que le géographe Alain Musset, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, l’intellectuel et théoricien du théâtre Antonin Artaud ou l’écrivain Jean-Marie Le Clézio à trouver des sujets scientifiques, des connaissances et des inspirations uniques.
Malgré les conflits et les complications qui ont marqué les relations entre le Mexique et la France au fil des ans – notamment avec le procès de Florence Cassez en 2009 – nous ne devons pas oublier les aspects lumineux et positifs de la rencontre entre ces deux pays et les influences réciproques qui ont existé tout au long de l’histoire. Car malgré tout ce qu’il y a eu de triste et de malheureux dans ce conflit qu’a été l’intervention française, lorsque la beauté et la grandeur se rencontrent, elles peuvent aussi donner naissance à des exploits mémorables comme les batailles de Camerone[1]ou celle du 5 mai[2].
Une Carlota transformée en « China Poblana », un Maximilien vêtu de charro chantant avec des mariachis, Napoléon III et sa famille jouant à la loterie mexicaine : grâce à l’imagination de Fernando del Paso, le plus grand des surréalismes devient réalité : voir ces personnages d’origine étrangère, enfin assimilés, appréciés et « mexicanisés » par l’imaginaire populaire mexicain. Ce roman a également constitué une grande représentation du Mexique et de la France, liés par une relation séculaire, avançant ensemble à travers les âges « main dans la main[3] » ou, comme on dit au Mexique, pour le meilleur et pour le pire. C’est pour cette raison, et grâce à la richesse intellectuelle, historique et culturelle que représente la lecture de Des nouvelles de l’Empire, qu’il est, encore aujourd’hui, indispensable de lire et de relire avec une grande fierté et une grande joie ce chef-d’œuvre d’humanisme et de fraternité.
Traduction L’autre Amérique

Des nouvelles de l’Empire de Fernando del Paso
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Fell, Fayard, 1990, 660 p.
[Noticias del Imperio, Diana, 1987]
[1] La bataille de Camerone (1863) est considérée comme l’un des combats les plus glorieux de la Légion étrangère, dont on se souvient encore aujourd’hui. En infériorité numérique flagrante, celle-ci a courageusement résisté pendant des heures à l’assaut des troupes mexicaines, en tentant de défendre un convoi français transportant des biens et des munitions.
[2] Le 5 mai 1862 eut lieu la bataille de Puebla. L’armée française débarqua au Mexique pour attaquer les troupes mexicaines, invoquant le non-paiement de la dette extérieure. L’armée mexicaine repoussa vaillamment l’attaque et remporta une glorieuse victoire qui est commémorée chaque année jusqu’à nos jours.
[3] Citation du général et président français Charles de Gaulle, lors de sa visite au Mexique en 1964 pour discuter de la coopération entre les deux pays.

Editorial – Le Mexique
Le Mexique – Index