Les reclus du Mexique
Dans cet essai, Jean-Marie Le Clézio décrypte le parcours de trois personnalités emblématiques du Mexique : Sœur Juana Inés de la Cruz, nonne-écrivaine, Juan Rulfo, écrivain-photographe et Luis González y González, historien-écrivain. L’ouvrage, linéaire, consacre une partie à chacun des protagonistes. Des liens invisibles, bien plus loin que leur pays de naissance, se tissent. Ils remettent l’être humain – son essence, son questionnement, au cœur des tourments de trois époques différentes.
Sœur Juana Inès de la Cruz (1651-1695) milite pour l’émancipation par la connaissance, à l’heure de la conquête du Mexique. La jeune femme, fille d’Espagnol et petite-fille d’une Nahua, se travestit pour étudier. Pour échapper au corset du mariage, elle revêt la robe de bure à 17 ans. Amie lettrée des aristocrates espagnols, elle (ré)apprend la langue de sa grand-mère. Elle publie des œuvres – poésie, théâtre – d’obédience baroque. Elle compose également les villancicos, piécettes jouées sur les parvis des églises lors des fêtes populaires. Dans ses écrits, se mélangent les concepts religieux, le parler du terroir, les mythes gréco-romains et les croyances aztèques. Elle questionne la religion et replace en son sein l’homme… Elle interroge l’ordre social et la place de la femme. A 39 ans, elle se mure dans un silence définitif et brûle tous ses écrits – cinq ans avant que ne l’emporte la grande Peste du Mexique.
Juan Rulfo (1917-1986), également mystérieux reclus, dans sa carrière peu prolifique, lègue un roman majeur à la littérature mexicaine : Pedro Paramo. Le récit, baigné de réalisme magique, entremêle l’Histoire du Pays avec celle de Rulfo. Il a 8 ans lorsqu’éclate la guerre des Cristeros. Les paysans se révoltent contre la fermeture de nombreuses églises par l’État. Les affrontements redoublent de violence. Dans la poussière éclate la cruauté, arme universelle. Le père et le grand-père de Rulfo en paieront de leur vie.
Dans Pedro Páramo, à l’encre sèche comme la terre et au style sans fioritures, la mort, fantôme de son enfance, rôde. Rulfo refuse de prendre parti. Après son chef-d’œuvre, Rulfo ne publiera qu’une poignée de scenarii et de textes hybrides. Il se consacrera à la photographie et à sa famille, sa force silencieuse. Il se taira (médiatiquement) jusqu’à son décès, à 68 ans.
Luis González y González (1925-2003), utilise la petite histoire, celle de l’ordinaire, comme une lecture en pointillés de la grande Histoire. Dans Barrières de la solitude (Pueblo en vilo), il relate, à l’aide d’une narration littéraire, les souvenirs, témoignages, rumeurs et traditions de plusieurs générations d’une même communauté ; le livre deviendra l’emblème du concept de microhistoire. Le Clézio convainc moins. Il nous perd dans les méandres de son érudition. Et délaisse le ton intimiste des récits précédents pour aligner les noms célèbres (dont le sien, flirtant légèrement avec l’autocélébration). Il laisse flous les contours de son propos.
Au long de Trois Mexique, le traitement s’avère parfois inégal. Néanmoins, ce récit court, instructif, évite les pièges de l’anachronisme. Et projette sur la littérature mexicaine et ses idées, la lumière clair-obscur de ses soubresauts historiques.

Trois Mexique de J.M.G Le Clézio
Gallimard NRF, 2026, 130 p.

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