Irma Pineda Santiago (Juchitán, Oaxaca, 1974) est une poétesse, essayiste et militante zapotèque. Auteure bilingue (didxazá-espagnol) de recueils de poèmes majeurs tels que Xilase Nisadó / Nostalgias del mar (2006) et Naxiña’ Rni’ Olvido / Rojo Olvido (2017), son œuvre fait figure de référence continentale en matière de littérature indigène et de défense des droits humains face à la violence d’État.
Dans la poésie de Pineda, la nature est un sujet vivant et non un simple décor. Basée sur la cosmovision zapotèque, l’auteure utilise les éléments pour articuler les états de l’âme et la résistance politique. L’eau et le vent agissent comme autant de catalyseurs des larmes, de la mémoire subtile des ancêtres et de la nostalgie du déracinement. Le feu et l’air incarnent à la fois le bûcher de l’érotisme féminin et la dévastation et l’incinération des territoires communautaires. Nommer le paysage dans sa langue originaire est sa façon d’ancrer les racines face à l’oubli.
En ce sens, il existe également un lien étroit entre le ventre maternel et la fertilité de la terre, mais dans un contexte de violence et de disparitions forcées, la maternité devient l’espace de l’attente infinie. C’est la mère qui cherche la justice, qui préserve la langue et qui élève dans la résistance, transmettant la mémoire d’une génération à l’autre afin que la douleur soit élaborée collectivement. On retrouve également dans ses poèmes un lien qui revient souvent entre la maternité et la fertilité de la terre, ainsi que la collectivisation de la douleur, des traumatismes et de la vulnérabilité. « J’approche avec la prudence de celle qui a été blessée / avec la certitude que mes ailes / ne sortiront pas indemnes de cette danse ».
Sur le plan formel, Pineda mise sur une économie de langage extrême : des vers courts, épurés et d’une force lapidaire. Ses poèmes évitent les fioritures verbales et adoptent la structure de la prière, de la lamentation ou de la litanie chorale. Le caractère bilingue de son œuvre permet à la structure tonale du zapotèque d’imposer un rythme posé, cyclique et cérémoniel qui imite le pouls de la terre elle-même.
Dans le cas de son dernier ouvrage, Hablo de un corazón (Círculo de poesía, Mexique, 2024), l’amour en constitue le thème principal tout en s’entremêlant avec les mythologies, la nature, la monstruosité, une confusion entre réalité et invention.
La Bestia:
Hay una bestia adentro de mí
me roe las entrañas
sus garras marcan los días
como en la pared de una prisión
no tengo poder para abrirle las puertas
quiero que escape
quiero que te persiga y te devore
y en cada colmillo también te clave
todas las promesas de amor
incumplidas sobre la tierra
así conocerás el dolor de las palabras
las que se quedaron huérfanas
suspendidas en la madrugada
pero esta maldita bestia es fiel
a una sola carne
y ha decidido que su presa soy yo[1]
[1] La Bête : // Il y a une bête tapie en moi / qui me ronge les entrailles /ses griffes marquent les jours /comme sur le mur d’une prison / je n’ai pas le pouvoir de lui ouvrir les portes / je veux qu’elle s’échappe / je veux qu’elle te poursuive et te dévore / et que chacun de ses crocs plantent en toi / toutes les promesses d’amour / non tenues sur cette terre /ainsi tu connaîtras la douleur des mots / de ceux qui sont restés orphelins / suspendus à la pointe de l’aube / mais cette maudite bête est fidèle / à une seule chair / et elle a décidé que sa proie c’est moi

Editorial – Le Mexique
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