La poésie, comme les sociétés, s’enrichit constamment des échanges et des voix venues d’ailleurs. Celle d’Audomaro Hidalgo (Mexique, 1983) a déjà fait un certain chemin en France car Matière noire est son quatrième recueil traduit en français. Dans ce recueil, brillamment traduit par Gaëtane Muller Vasser, Hidalgo déplie une poétique où se tisse de manière intime son expérience sensible, une cosmologie très ancrée dans ses racines mexicaines et des interrogations ontologiques. Le poète me semble se livrer plus que dans ses recueils précédents, et partager un regard poétique touché par l’errance et traversé par le doute, la fragmentation et la non-linéarité. Dans Matière noire, le poète habite simultanément ce qu’il a été et ce qu’il n’est pas encore. Ainsi, le poème opère une extension du sujet vers le cosmos. L’univers agit comme une métaphore de cette matière invisible qui relie les êtres, les mots et les expériences. Pour Audomaro Hidalgo, la « matière noire » n’est pas seulement astrophysique : elle est relationnelle. Elle circule entre le dedans et le dehors, entre le corps et le monde, entre le visible et l’invisible. Le texte insiste sur cette continuité et propose une vision de l’existence où les oppositions classiques (sujet/objet, nature/culture, langage/silence) se dissolvent dans un tissu de relations. Le langage, dans cette perspective, est à la fois insuffisant et nécessaire. Le poème demeure « sacré », mais dans l’impossibilité de « dire l’univers », il est traversé par une tension constante entre parole et silence. Les mots, cependant, laissent des traces, des indices à suivre. L’écriture devient alors un travail de lisière qui accepte de ne pas atteindre une vérité définitive. Ce refus de la transparence renforce une dimension éthique du texte : il s’agit de ne pas imposer de sens, mais de maintenir ouvert l’espace du possible. Cette ouverture se double d’une dimension sociale discrète mais puissante. Lorsque le poème évoque « le jeune Soudanais qui dormait sur le trottoir », ou les vies prises dans les « limbes abstraits des lois », il inscrit la réflexion dans une matérialité des « étrangers de la réalité », des « parias de la langue ». La « matière noire » devient aussi celle des invisibilisés, de ceux qui existent sans être reconnus. Le poème leur offre une forme de présence, non pas pour parler à leur place mais pour les faire résonner dans le tissu du langage. Enfin, le recueil s’achève sur une affirmation de l’immanence : « le jour est un bonheur sans fin », un vers qui ne nie pas la violence ni la mort, omniprésentes dans le texte, mais qui propose une manière de les habiter autrement. Matière noire est ainsi une quête, toujours recommencée, de penser avec le sensible, d’habiter le monde sans le réduire, et de faire du langage non un outil de maîtrise, mais un espace de relation.

Matière noire d’Audomaro Hidalgo
Phloème, 2026

Entretien avec Alma Delia Murillo
Des nouvelles de l’Empire de Fernando del Paso