(Vignettes de Leonora Carrington)
En avril dernier, je me suis rendu au Musée du Luxembourg, à Paris, pour visiter l’exposition sur l’œuvre de Leonora Carrington. Artiste peu connue en France, Carrington a longtemps été associée au courant surréaliste, bien qu’elle ait ultérieurement admis qu’il ne s’agissait que d’une des premières étapes de son parcours artistique. À la fin de l’exposition, sur l’une des tables de la librairie, j’ai retrouvé, à côté de plusieurs ouvrages sur Carrington, les XV Fabliaux d’animaux, d’enfants et d’épouvante signés Leduc. Ce recueil apparaît dans la collection « L’envers du temps », de la maison d’édition Manifeste !, où l’on peut trouver également des plumes telles que Paul Éluard, Nâzim Hikmet, voire Lu Ji.
Les XV Fabliaux est un livre de poèmes contenant de l’humour, des jeux de mots obscènes, du langage de la rue, voire de l’érotisme. Il y a des fabliaux ressemblant à des chansonnettes, chansons pour enfants, et d’autres plus glauques et prosaïques. L’ouvrage, d’abord paru en espagnol en 1957, a connu une nouvelle édition préparée par José Luis Martínez en 2019. La version française, par Cathy Fourez et par Jean Portante, date de 2022 et suit de près celle-ci.
Poète, journaliste et diplomate mexicain, Renato Leduc (1897-1986) reste un écrivain méconnu même dans son pays, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, par son manque d’adhésion à des mouvements littéraires, soit à l’échelle locale — lui qui n’a été proche ni des esthétiques concurrentes à l’époque, ni des nationalistes contre cosmopolites —, soit à l’échelle mondiale — même s’il a fréquenté des cercles d’avant-gardes et qu’il a eu des amitiés surréalistes. Ensuite, Leduc aurait été laissé de côté par l’aspect « graveleux, gouailleur, irrévérencieux » de son œuvre, comme il est signalé dans la préface de Martínez. On le sait, le versant parodique de la littérature a toujours eu mauvaise presse.
Le préfacier offre en plus quelques éléments biographiques sur Leduc : Renato était le fils d’Alberto Leduc — auteur moderniste —, à son tour fils d’un ancien membre de l’armée française durant le Second Empire au Mexique. De même, Martínez rappelle le séjour parisien de Leduc — entre 1935 et 1942 —, quand le fascisme montait en Europe. C’est à cette époque que Renato et Leonora se sont rencontrés à Paris, lors d’une soirée avec Max Ernst et Pablo Picasso. C’était le moment de l’Occupation allemande, presque tout le monde voulait quitter l’Europe ; ils se sont donc retrouvés à Lisbonne, depuis où ils sont partis, une fois mariés — on soupçonne un mariage blanc —, pour New York en 1941. Le couple est arrivé enfin à Mexico mais l’union fut dissoute très peu de temps après, en 1945 si l’on croit à l’acte de divorce. D’après le témoignage de Carrington, le goût de Renato pour la bohème et la tauromachie ont été des sujets de disputes entre le couple. La liaison embrouillée entre Carrington et Leduc est représentée dans le volume par deux lettres signées Carrington adressées au « poète involontaire » quand ils se sont installés à Mexico.
Par ailleurs, comme je viens de l’évoquer, Carrington et Leduc sont tous les deux liés tant soit peu au courant surréaliste, mais leurs œuvres respectives vont au-delà de celui-ci. À vrai dire, la période surréaliste de Carrington, tout comme sa relation avec Max Ernst, avaient déjà fini lorsque ses dessins ont été publiés — en 1957 — dans le livre de poèmes de Leduc. Qui plus est, les deux artistes s’étaient déjà quittés au moment de la publication des XV Fabliaux, mais il se peut qu’ils aient gardé un lien amical et décidé de collaborer plus d’une décennie après s’être séparés. C’est ainsi qu’on peut trouver des fabliaux sur le coyote, l’iguane, l’éléphant, le phoque, accompagnés de leurs vignettes.
Or, si la fable met en relief une fonction didactique, moralisatrice, de la littérature, le fabliau — un conte en vers, plaisant et souvent satirique — en aurait une complètement opposée, subversive et démoralisatrice. C’est dans ce sens que les fabliaux de Leduc renversent cette fonction didactique tout en rendant hommage à la tradition des fables. En fait, Renato avait déjà publié, en 1939, une Breve glosa al Libro de Buen Amor, ce qui peut donner une piste sur l’usage parodique, si cher au poète mexicain, des formes et des contenus. Leduc rejoint ainsi d’autres fabulistes tels que les Espagnols Juan Ruiz, l’archiprêtre de Hita, Tomás de Iriarte, Félix María Samaniego ; et que les Mexicains Joaquín Fernández de Lizardi et José Rosas Moreno.

XV Fabliaux d’animaux, d’enfants et d’épouvante de Renato Leduc
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Cathy Fourez et Jean Portante, préf. José Luis Martínez, Éditions Manifeste !, Paris, 2022, 172 p. Collection « L’envers du temps ».

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