L’otomi est une des plus anciennes langues indigènes parlées encore aujourd’hui au Mexique, pays (on l’oublie souvent) d’une très riche diversité linguistique. Depuis longtemps, l’État mène une politique de préservation et de protection des langues originaires qui, malgré des carences, mérite d’être remarquée. Le recueil Cendres, de Margarita León (Santiago de Anaya, Hidalgo, 1983), édité par les Éditions Alidades, traduit et présenté par Léa López Métayer, permet au lecteur français de faire connaissance avec cette poète mexicaine de langue otomi, dont l’œuvre a reçu différentes distinctions.
On retrouve, dans cette écriture, une tonalité (me semble-t-il) commune à la poésie des peuples indigènes, un regard bienveillant, protecteur, soutenu par l’héritage des traditions, des croyances qui résistent, coûte que coûte, à leur extinction depuis 500 ans. Néanmoins, dans le cas de Margarita León, le présent, le quotidien, vient interpeller les divinités, les esprits, dont les cendres du titre symbolisent, peut-être, leur force et leur fragilité. « À mes dieux / otomis / ainsi je leur parle, / en otomi, / ils ne répondent pas, / ils emportent l’offrande, / et me laissent leur silence, / moi aussi, / j’attends encore. »
Ce n’est pas une poésie qui s’égare dans la nostalgie ou le folklore ; la poète ressent l’éloignement, la solitude contemporaine (empreintes dans le ciment), l’absence de ces êtres qui sont toujours là mais dont la mémoire s’éteint. Dans le premier poème, « Pulsion », la vision d’une force supérieure, antique, se dilue dans le rêve, le seul « endroit » où elle est réelle : « Je me lève, aucun souvenir. / Je me réveille, pourvu que mes rêves reviennent. » Ou encore, dans Esprit de la Montagne : « Cœur du désert / esprit de la montagne / ils t’ont coupé la tête. »
L’écriture interroge la croyance (elle est partout et nulle part), elle se mélange à d’autres croyances : Jésus, Soleil, Bouddha — « C’est toi ? / Quel est ton nom ? » Les forces de la nature sont, cependant, omniprésentes dans l’ensemble du texte. Un attachement à la terre, où subsiste ce monde des esprits, des ancêtres, ces cendres qui ne cessent de se répandre. C’est comme si elle appelait cette cosmovision blessée à se manifester d’une manière plus radicale, incontestable, comme dans les temps anciens, à être du côté de la vie, du quotidien. À cet appel, l’otomi répond de sa voix féconde, capable de se lever d’une supposée agonie pour vivre à travers le poème et faire revivre une histoire tuée. On aurait tort de méconnaître la capacité de la poésie à réhabiliter une langue, une culture, un univers, un peuple, qui tient sa place à côté de tous les autres peuples et idiomes de la terre, comme le suggère leur énumération dans le poème « Otomi » : « langue qui ricoche dans les oreilles, / grâce au passé durable, donc pas éteint. » Le travail de traduction réalisé par Léa López Métayer, directement de l’otomi, qui semble, dit-elle, être fait pour la poésie, tente d’approcher sa musicalité et rendre compte des possibilités que sa polysémie et sa grammaire permettent.
Comme preuve de la vitalité des langues indigènes du Mexique, de leur présence dans l’actualité littéraire et de la force de la poésie non seulement pour faire œuvre de résistance et de dénonciation, mais, surtout, pour observer le monde dans lequel habitent ces autrices, je profite de cette notice sur Margarita León pour présenter une autre écrivaine mexicaine, de langue zoque cette fois, pas encore traduite en français : Mikeas Sánchez (Ajway, Chiapas, 1980), très recommandée par nos correspondants.
Dans son livre Cómo ser un buen salvaje, au titre provocateur, publié en 2019 par l’Université de Guadalajara en édition bilingue, on retrouve l’affirmation de la croyance, la mise en avant des forces ancestrales, la présence indiscutable du peuple zoque avec ses valeurs : « Cuando niña, / un pájaro amarillo me enseñó a cantar en zoque, / me anticipó al mundo, / me mostró el lenguaje del universo. » Cependant, l’interrogation, inévitable, sur le rapport avec le monde contemporain, le monde du capitalisme consumériste, se fait par l’ironie, par une attitude plus combative : « Ven a mi tierra, / instala tus máquinas aniquiladoras / de ternura, / muéstranos el dolor et la desesperanza, / el impacto de las balas. / Somos millones / y no te tenemos miedo. » On retrouve aussi une tension qui n’est pas étrangère à Margarita León, entre l’individu habitant dans un monde occidentalisé et la communauté dont il tire sa force : l’autrice tente de renouveler cet élan à sa façon, quitte à faire face aux traditions afin de s’affirmer en tant que femme d’aujourd’hui : « La muchacha subversiva que soy rompió las amarras y cayó con furia sobre cada palabra prohibida », obligeant les dieux à écouter « la hermosa sonata que salió aquella tarde ».
Dans les deux recueils, l’usage de l’otomi ou du zoque est un élément central, car ces autrices, parfaitement bilingues par ailleurs, en faisant le choix de s’exprimer dans leur langue maternelle, marginalisée, assument une responsabilité vis-à-vis de leurs cultures : elles misent, pleinement, sur l’avenir et sur la capacité de ces langues à rendre compte de l’expérience de vivre dans le monde d’aujourd’hui.

Cendres de Margarita León
Traduit de l’otomi et présenté par Léa López Métayer. Éditions Alidades, 2025

Jujtzye tä wäpä tzamapänh’ajä (Cómo ser un buen salvaje) de Mikeas Sánchez
Editorial Universidad de Guadalajara, 2019.

Editorial – Le Mexique
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