Après Requiem pour un jaguar de Micheliny Verunschk en 2025, les éditions Paulsen, spécialisées dans la littérature de voyage, ont eu la bonne idée de publier cette année une autre œuvre brésilienne, Yawara, dans leur collection de fiction La Grande Ourse.
Ce roman, situé au XVIe siècle, est précédé d’un avertissement sur son contenu en partie violent. De fait, l’intrigue revient sur les premiers temps de l’invasion européenne du sous-continent sud-américain. Par une subtile mise en abyme, Rodrigo Leão, écrivain brésilien contemporain (également compositeur du groupe de rock Skank), met en scène un narrateur italien, qui s’adresse à un compagnon de captivité européen dont il ne partage pas la langue, pour lui indiquer de quelle façon il va être dévoré par le terrible guerrier Yawara. Peut-être parce que son interlocuteur ne le comprend pas, il en profite pour faire de longues digressions, en revenant sur son parcours, et en livrant son point de vue sur ce pays luxuriant qu’il a découvert, et sur l’anthropophagie locale, jamais gratuite. Un bon procédé pour se jouer des poncifs de la littérature d’exploration européenne de l’époque moderne et donner à lire un tout autre récit.
Les Européens mis en scène sont, en effet, au mieux méprisables, au pire révoltants de sauvagerie. Poussés hors de chez eux par leur soif d’aventure, ils se révèlent asociaux, tantôt vivant entourés de chiens féroces, comme João dos Piratiningas ; tantôt œuvrant comme faux prédicateurs, trompant les âmes crédules autour d’eux pour mieux les asservir, les avilir, voire les massacrer, comme le sinistre frère Simião ; tantôt égarés, obligés de devenir des amuseurs publics sous peine de périr dévorés par les autochtones. Bref, des parasites, des « sauterelles géantes dans les champs du Seigneur », pour reprendre une expression de l’écrivain. C’est d’eux qu’émane une grande partie de la violence qui donna naissance au Brésil, cette brutalité originelle qu’on ne peut perdre de vue pour comprendre le pays actuel. Celle que retrace notamment Caetano W. Galindo dans son histoire de la langue portugaise du Brésil [Latim em pó, um passeio pela formação do nosso português, Companhia das Letras, 2023 (non traduit en français à ce jour)], ou encore Alberto Mussa, dans l’instructif et passionnant Mon destin est d’être jaguar (publié aux éditions Traverse(s) en 2022).
Si Anhangá, l’esprit terrible de la forêt, et Curupira, le protecteur sylvestre, font appel à la cosmogonie traditionnelle amazonienne, les citations éparses de Pic de la Mirandole convoquent la tradition philosophique occidentale. L’intertextualité entre les récits des origines brésiliens et européens advient ainsi à certains endroits du texte. Yawara, littéralement « celui qui mord », le héros vengeur de ce récit, est née d’une chienne, comme une réminiscence de la louve allaitant Rémus et Romulus. Obsédé qu’il est dans sa quête du jaguar noir qu’il veut tuer pour venger la mort de son unique ami, Yawara rappelle la quête obsessionnelle du capitaine Achab.
Par ce récit brésilien, Rodrigo Leão encourage les lecteurs européens à se décentrer, et, peut-être, les lecteurs brésiliens à réclamer davantage de récits fictionnels sur leurs origines. Enfin, il les incite tous à une grande activité de lecture, sous peine de disparaître, comme le suggère ce terrible augure : « viendra le jour où nous aurons seulement des écrivains et plus un seul lecteur… ce sera le jour du Jugement dernier. » !

Yawara de Rodrigo Leão
Traduit du portugais (Brésil) par Daniel Matias, Éditions Paulsen, 2026 (La Grande Ourse)

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