Pour parler du présent du Mexique et de ses aspects les plus sombres, comme les drogues, les frontières, la violence, les rêves d’ailleurs, la spiritualité, voire la mystique, faut-il l’ancrer dans un présent bien solide, reconnaissable immédiatement ? Non, bien entendu. Gabriela Damián Miravete joue avec ces thématiques. À cette différence près qu’elle utilise le prisme de l’anticipation.
De manière délicate, elle reprend ces sujets mexicains et les projette dans quelques années, siècles ou millénaires. Qui sait ? Temps non défini, un monde parallèle, un métavers d’une réalité aussi possible que la nôtre. Ou un plus tard envisageable. Aussi serait-il par trop réducteur de ne limiter ces textes qu’à la seule science-fiction ou à des récits d’anticipation : plutôt qu’un monde futur, une réalité qui aurait fait un pas de côté. Et plus que de la science-fiction, des visions prémonitoires avec ou sans substances, aux contours non définis, dont les bords se floutent à mesure qu’on tente de les cerner. Ce qui finira par advenir. Peut-être…
Sous le haut patronage d’Ursula K. Le Guin
Douze nouvelles baroques aux touches impressionnistes, hétéroclites, dans lesquelles Gabriela Damián Miravete installe des futurs possibles dans la normalité d’un quotidien que nous reconnaissons. Au long de ces chroniques terriennes, les situations nous échappent et il nous faut accepter de nous laisser porter sans comprendre, nous laissant traverser par des sensations inexpliquées.
Dans chacune de ces nouvelles gronde une sourde menace, qu’elle soit humaine, climatique ou animale. La réalité d’un monde parallèle oscillant entre dystopie et utopie sans répondre à cette interrogation.
La préoccupation de la mémoire infuse l’ensemble du recueil : mémoire de l’histoire personnelle, mémoire des langues qui vont disparaître, mémoire des temps, mémoire du passé d’un village pour survivre collectivement. Nos angoisses y « trouvent un creux fertile prêt à recevoir la graine » (Synchronie, p. 83) et se révèlent. Notamment lorsque ce livre évoque les personnages errant au milieu d’une solitude peuplée, cette solitude qui nous étreint malgré tous ceux qui nous entourent. Une solitude ordinaire, sans solution. Et qui, par conséquent, nous interroge sur notre propre solitude moderne.
Étrangeté, décalage
Le recueil de Gabriela Damián Miravete a la particularité de présenter des nouvelles de qualité inégale, alternant les belles réussites et les nouvelles au baroque artificiel – même si ces dernières se veulent en rupture, notamment les plus longues dans lesquelles le souffle semble parfois manquer. Cela étant dit, l’ensemble cohérent des thématiques nous offre une méditation prospective plus profonde qu’il n’y paraît. Comme les plantes et champignons aux couleurs étonnantes de la synchronie du toucher, ne vous arrêtez pas à la couverture aux couleurs exubérantes (réalisée par la très reconnaissable Alice Zalko). Dans ce jardin, ces nouvelles sont autant de fleurs aux couleurs aguicheuses qui vous intoxiqueront peu à peu, pour votre plus grand plaisir.

Elles rêveront dans le jardin de Gabriela Damián Miravete
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Margot Nguyen Béraud, Rivages, 2026, 224 p.

Editorial – Le Mexique
Entre la France et le Mexique, l’Alliance Française tisse un lien discret mais tenace depuis plus de 140 ans