Alejandro Espinosa Fuentes est né à Mexico en 1991. Romancier, poète, essayiste et critique, il a fait des études de littérature hispanique à l’UNAM, suivies d’une maîtrise et un doctorat à Madrid. Enseignant en littérature à l’UNAM, il a publié Los designios del imaginero (2012) et Agenbite of inwit (Contrabando, 2018). Il a reçu le Prix national du roman « José Revueltas » pour Nuestro mismo idioma (FETA, 2015 et Contrabando 2016) et le Prix national de la nouvelle « Julio Torri » en 2019.
Mundo anclado n’est pas le premier roman de ce jeune auteur trentenaire, mais c’est une œuvre remarquée qui lui a valu rien moins qu’une préface d’Enrique Vila-Matas. Cette histoire d’un groupe de jeunes poètes au Mexique, avec des destins divers et pleins de péripéties ne peut que nous rappeler les Détectives sauvages (livre qui est explicitement évoqué). L’auteur possède une immense culture qui enrichit son écriture, le roman est rempli d’humour. On risque d’entendre encore beaucoup parler de lui.
Il s’agit d’une fiction où s’enlacent cinq narrations : trois jeunes gens et deux jeunes femmes liées par l’amitié ou par l’amour, ou encore par le hasard et les malentendus, cinq récits qui cherchent à élucider la mort de l’une d’entre elles, (découverte dès les premières pages), dans le Mexique d’aujourd’hui, entre université, ambitions littéraires, militantisme politique, errances, vie communautaire à la campagne, prison ou prostitution.
La première voix est celle de Julián Segovia, étudiant en lettres ayant soif de reconnaissance sociale, amoureux malheureux de Mélida Areúsa.
Mélida Areúsa, militante de gauche, activiste de toutes les causes, fille d’un militant assassiné, a été adoptée par un ami de son père, le professeur de lettres Emilio Bazán, qui se fera aussi le mentor de Segovia.
Cuauhtli, fils d’une Française et d’un Indigène du sud du Mexique, vagabond, conteur de rue, poète, guitariste, homosexuel, persécuté, qui effectue plusieurs séjours en prison et représente une certaine pureté et naïveté de poète martyr sans ambition ni égoïsme.
Jenny rejoint ce petit groupe d’étudiants alors qu’elle vient d’un tout autre milieu. Jeune prostituée elle est « sauvée »par les autres à la sortie de prison de Cuauhtli, après un malentendu ou une manipulation dont ce dernier à été victime de la part d’un codétenu.
Pedro Vallejo, étudiant à vie, auteur d’un « dictionnaire des pierres », qui figure dans le roman à travers une mise en abyme, et constitue l’essentiel de son témoignage.
Tous s’étant connus à l’université à Mexico, sauf Jenny, ils vont vivre un « retour à la terre » dans la campagne idyllique de la Huasteca, où ils se réfugient pendant l’épidémie de grippe H1N1 en 2009. C’est là que se produira le drame que les différents témoignages tentent d’élucider, même si personne ne sait rien, pas même la chronologie de l’événement.
Un épilogue apportera un éclairage surprenant, qui laisse entrevoir une manipulation des jeunes gens par d’anciens amis du père de Mélida, et un jeu trouble de Bazán.
Au-delà de l’intrigue elle-même, il y a une réflexion profonde et critique sur l’engagement politique, les aspirations de la jeunesse, l’ambition, les reniements, les trahisons, sans jamais un mot de trop, et toujours une touche d’humour.
Alejandro Espinosa joue avec une large palette de variantes de l’espagnol, le mexicain bien sûr (pour le lecteur qui n’y est pas habitué, quelques consultations du dictionnaire s’imposent) avec des nuances selon les milieux, celui Cuauhtli, celui de Jenny, très argotique et populaire, et on sent qu’il a dû bien s’amuser quand il a fait parler Gandolfi, un poète originaire du Rio de la Plata qui apparaît brièvement dans le roman. Un vrai défi pour les futurs traducteurs !
Cette lecture s’impose, le livre étant disponible en Europe grâce aux éditions Contrabando de Valencia, si vous ne voulez pas passer à côté d’un auteur qui deviendra sans doute l’un des plus importants de sa génération.

Mundo anclado d’Alejandro Espinosa Fuentes
Editorial Nitro-Press, Mexique, 2024, 370 pages / Editorial Contrabando, Valencia, Espagne, 2023, 370 pages
[Inédit en français]

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