Ceci n’est pas de la littérature.
Depuis des années, Cristina Rivera Garza ne cesse de répéter que la littérature ne l’intéresse pas. Elle ne s’intéresse ni aux genres, ni à l’idée d’une discipline fondée sur des savoirs accumulés, et encore moins à la distinction entre fiction et réalité. Terrestre (2025), un ouvrage qui rassemble sept expériences, sept voyages, confirme ce qui intéresse Rivera Garza et qui se consolide à chaque livre : un récit fait de couches géologiques, d’archives intimes, de corps qui se cherchent, d’injustices dénoncées et de souffrances partagées.
Comme tous les livres qui en valent la peine, chaque histoire de Terrestre est plus qu’une simple histoire, plus que de la sociologie, du militantisme et de la politique. Ces récits s’entremêlent au sein d’un réseau où les personnages et les lecteurs sont confrontés à la domination masculine ; ce sont des récits où l’on ressent le danger que représentent ces hommes qui rôdent avec leur violence, des hommes dont la barbarie nous rappelle à quel point nous sommes loin d’un monde juste, sensé et égalitaire.
De même, les récits de Terrestre sont des incursions qui font penser aux expériences, parfois tortueuses, de l’avant-garde. Dans la nouvelle « Los leones no están acá » (Les lions ne sont pas là), par exemple, Rivera Garza modifie la syntaxe à partir d’un élément minime, un « non » qui se promène à tout va dans chaque phrase, jusqu’à nous faire lire deux intrigues en même temps. L’une qui dit : « Ils ne se sont pas retrouvés face à face tant qu’ils ne cherchaient pas un autre verre de bière ». Et une autre que le lecteur propose : « Ils se sont retrouvés face à face alors qu’ils cherchaient un autre verre de bière ». Le lecteur doit suggérer cette seconde lecture, j’affirme, en s’éloignant de ce que dit le récit pour ne pas sombrer dans la folie d’une syntaxe qui répète « non » à chaque phrase, créant une musique nouvelle, certes, mais avant tout une expérience assez vertigineuse. « Los leones no están acá » nous rappelle le chapitre 34 de Marelle (1963), dans lequel Cortázar s’amuse à écrire deux histoires en une seule. Dans le cas qui nous occupe, l’expérience syntaxique n’est qu’une première couche, car ce « non » prend peu à peu un sens abrasif, devenant l’une des questions et l’une des clés du texte.
Le dernier chapitre de Terrestre est comme un Aleph. Il s’agit d’une scène de lecture, d’un cahier rédigé 104 ans auparavant et qui décrit une usine de transformation de poissons. Dans ces pages, Rivera Garza tisse un récit géologique qui met l’accent sur la densité du temps et qui clôt le livre en laissant au lecteur le sentiment pressant de vouloir continuer à lire.
Avec Terrestre, on constate que l’auteure de Los muertos indóciles explore depuis longtemps déjà un domaine inédit, un terrain qui s’élargit avec L’invincible été de Liliane et remet en question les définitions les plus scolastiques de ce qu’est un roman, un essai ou une nouvelle. Il est grand temps de mettre définitivement les genres au rancart, d’abandonner ces catégories du XIXe siècle et de parler simplement d’écriture, d’une expérience de vie qui commence par la lecture et dont on ne connait pas la limite.
Traduction L’autre Amérique

Terrestre de Cristina Rivera Garza
Random House, 2025
[Inédit en français]

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