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  • #13 Le Mexique
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Entretien avec Anastasia Gladoshchuk

Mario Daniel Villagra 1 jour ago 7 min read
R13-01-Generique

Mario Daniel Villagra a rencontré Anastasia Gladoshchuk.

Anastasia Gladoshchuk, vous êtes chercheuse et traductrice russe (sans oublier votre remarquable parcours en tant qu’enseignante) et vous êtes actuellement membre du comité de rédaction de la revue Inostrannaja literatura [Littérature étrangère]. Depuis 2022, vous vivez à Paris où vous préparez votre seconde thèse de doctorat intitulée « Le Mexique au miroir des modernismes. Circulation des imaginaires et des arts (France, Angleterre, Russie) ». Ce travail s’inscrit dans la continuité de votre première thèse, soutenue dans votre pays d’origine : « La réception de la culture française comme facteur de la formation esthétique d’Octavio Paz ». Auparavant, vous aviez déjà étudié un autre écrivain « francophile » — si l’on peut dire sur le ton de la plaisanterie —, Julio Cortázar, ce qui met en lumière la prépondérance de la France pour les auteurs latino-américains.

Octavio Paz, qui a dit de Paris que c’était « une ville plus qu’inventée, reconstruite par la mémoire et par l’imagination », s’avère une figure idéale pour aborder le sujetdes relations entre la France et le Mexique. Que s’est-il passé entre l’été 1937 et le printemps 1996 au cours de de ses différents séjours parisiens ? Pourriez-vous nous aider à nous souvenir et à imaginer quel type de relations s’est tissé durant cette période ?

Le premier séjour de Paz à Paris a eu lieu en 1937, lors de son premier voyage en Europe. Invité au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture qui se tenait en Espagne, il s’arrête pour deux mois à Paris avant de rentrer au Mexique et a donc la chance de visiter l’Exposition universelle, où Picasso présente « Guernica ». Paz se souvenait de cette expérience comme d’une « révélation », d’une initiation à l’art moderne. Je pense que cet épisode peut être considéré plus globalement comme une matrice de sa relation avec la France, qui s’avère être une source non pas tant de la culture française, mais de la culture universelle. Ce n’est pas un hasard si lors de son deuxième séjour à Paris (1945-1951), au cours de l’été 1949, Paz écrit Le Labyrinthe de la solitude, où la réflexion sur le caractère national mexicain aboutit à une définition de la condition humaine. C’est à cette époque-là qu’il s’associe avec le surréalisme, où il découvre une autre manière d’être universel. En avril 1951, Paz soutient Luis Buñuel lors de la projection de Los olvidados au Festival de Cannes, en dépit de la condamnation des autorités mexicaines. Le troisième séjour (1958-1962) consacre les liens que Paz avait établis avec la France par l’édition des traductions de ses œuvres majeures : Le Labyrinthe de la solitude (Fayard, 1959, trad. de Jean-Clarence Lambert) et le grand poème Pierre de soleil (Gallimard, 1962, trad. de Benjamin Péret). Par la suite, Paz ne reviendra en France qu’épisodiquement, notamment à l’occasion de la remise du prix Tocqueville en 1989. Mais il n’a pas cessé d’explorer la culture française dans son œuvre et ses traductions.

Comment Breton voit-il le Mexique et comment Paz finit-il par percevoir la France ?

Dans les deux cas, la métaphore du miroir serait pertinente. Breton voit au Mexique son propre « paysage mental » et, par extension, celui du surréalisme, d’où les définitions du Mexique comme « le lieu surréaliste par excellence », « la terre d’élection de l’humour noir ». Breton trouve au Mexique une source du merveilleux et du « primitif » originel – « primitif » étant ici entendu dans le sens de « primordial ». Il faut souligner que sa perception est essentiellement visuelle : avant de rencontrer Paz à Paris vers 1948, Breton, qui ne maîtrisait pas l’espagnol, ne connaissait pas la littérature mexicaine, même s’il fait la connaissance des poètes et écrivains lors de son séjour en 1938. En revanche, il se passionne pour l’art mexicain, tant populaire que moderne. Il acquiert ainsi pour sa collection un grand nombre de créations artisanales (jouets, poupées, masques, ex-voto), de tableaux stylistiquement « naïfs », qui lui rappellent ceux du Douanier Rousseau, des photographies de Manuel Álvarez Bravo. Par ailleurs, il consacre des articles à Frida Kahlo et Rufino Tamayo, recueillis dans l’édition augmentée du Surréalisme et la peinture (1965).

Quant à Paz, il arrive à se reconnaître dans la culture française et à la comprendre comme une partie intégrante de l’identité mexicaine. Je signalerai à ce propos un article qu’il a écrit à la fin de sa vie, dont le titre même est éloquent : « Une France intime » (1992).

Quelles autres relations entre artistes et écrivains pourrait-on se remémorer et imaginer pour illustrer ce pont entre la France et le Mexique ?

Il faut tenir compte de ce que les échanges littéraires entre la France et le Mexique étaient nourris par les arts et les sciences, ce que je m’attache à montrer dans ma thèse. Les explorateurs et archéologues français ont largement contribué à la redécouverte du Mexique autochtone. Le rôle pionnier revient incontestablement à l’abbé Charles-Étienne Brasseur de Bourbourg, le premier traducteur du Popol Vuh en français. Pour le XIXe siècle, il faut aussi citer Désiré Charnay, qui a accompli un vaste travail de documentation photographique du terrain. Au XXe siècle, on observe un phénomène intéressant de l’écriture ethnographique qui possède des qualités littéraires, comme c’est le cas d’Élie Faure et Jacques Soustelle. En même temps, les écrivains tendent à abandonner les formes littéraires, pour donner plus de crédibilité et de vigueur à leurs expériences mexicaines : le Mexique semble ouvrir de nouvelles voies spirituelles, politiques, artistiques. Dans le domaine des arts, je distinguerai le français Jean Charlot, qui non seulement contribue au muralisme en tant qu’artiste, mais aussi devient son premier historien.

En essayant de dessiner une carte imaginaire, quels lieux de ces deux pays mettriez-vous en avant en fonction de ces artistes et de ces écrivains ?

La France se réduit inévitablement à Paris, tandis que le Mexique, au contraire, attire par tout ce qui se trouve en dehors de la ville de Mexico : les sites des civilisations précolombiennes avec les pyramides (Palenque, Chichén Itzá, Cholula, Teotihuacán) ; Oaxaca ; le volcan Popocatépetl ; le lac de Pátzcuaro ; la sierra Tarahumara. Les noms mêmes, par leurs sonorités, exercent une forte attraction : se détachant des réalités géographiques, ils constituent un pays imaginaire en soi.

En même temps, il semble que la France ait été un pont entre le Mexique et la Russie. Le mécanisme de reconstruction de ce pont peut-il fonctionner aujourd’hui de la même manière qu’auparavant ?

En effet, avant qu’un contact direct entre le Mexique et la Russie se soit établi, c’est par les sources étrangères, notamment françaises, que les Russes ont des connaissances sur le Mexique. Une grande partie de ma recherche est consacrée au poète symboliste Constantin Balmont, qui était le premier écrivain russe à avoir parcouru le Mexique, en février-juin 1905. Il s’est consacré ensuite à diffuser ses vastes connaissances en histoire et culture du pays à travers une série de récits de voyage et essais qui intégreront le livre Les Fleurs serpentines (1910). Balmont s’est notamment intéressé aux littératures autochtones et a effectué la première traduction russe du Popol Vuh, à partir de la version de Brasseur de Bourbourg. Il prétend traduire également des inscriptions mayas de Palenque, en se servant des versions françaises fantaisistes du comte Aymar de La Rochefoucaud. Je dois cependant dire que les efforts de Balmont pour tendre un pont entre la Russie et le Mexique ont échoué : si ses textes de nature ethnographique ont suscité l’intérêt, les traductions ont fait l’objet de critiques virulentes. Une nouvelle étape des relations entre la Russie et le Mexique commencera après la Révolution d’Octobre : le Mexique a été le premier pays à avoir reconnu l’Union Soviétique, en 1924. À partir de ce moment-là, le rôle d’intermédiaires a diminué : je pense, par exemple, à la rencontre du grand cinéaste Sergueï Eisenstein avec Diego Rivera, lors de sa visite en URSS en 1927-1928. Ou bien aux travaux de Youri Knorozov, qui a réussi à avancer dans le déchiffrement de l’écriture maya, sans même aller au Mexique.

Par ailleurs, lors de mon travail de recherche je me suis rendue compte du caractère international de la science mexicaniste, qui se constitue d’abord en dehors du Mexique : comme dans le domaine de la littérature, l’autochtone se découvre par le biais de l’universel.

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Mario Daniel Villagra

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Tags: Anastasia Gladoshchuk Entretien France Littérature Mexique Poésie

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