« Quittez cet Internet et
allez écouter le vent »
Carlos Marcelo
Captifs au paradis.
Mandaté par une entreprise, un historien se rend sur l’une des îles de l’archipel Fernando de Noronha pour effectuer des recherches et créer un nouveau circuit touristique. L’île possède en effet de nombreux atouts : ses plages, ses vues imprenables, ses sorties en mer et la possibilité de faire du surf. Pourtant, cet endroit, éloigné du continent a également une importance historique, car il a servi de prison à ciel ouvert pendant un certain temps.
Alors qu’il s’apprête à repartir, Tobias Martins se voit contraint de rester sur place un peu plus longtemps que prévu à cause d’un incident. Il devient ainsi, par hasard, prisonnier de cette île de rêve. Pour lui, c’est plutôt le cauchemar, car il va se retrouver confronté à une enquête policière concernant un double assassinat ; il devra affronter une secte mystérieuse ainsi que ses propres problèmes familiaux. Tout cela se déroule au rythme de chansons populaires brésiliennes, tellement nombreuses que l’auteur, Carlos Marcelo, en propose une liste à la fin de l’ouvrage.
Agir selon les morceaux musicaux
Parmi les divers sujets de réflexion de ce roman si suggestif, nous pouvons citer le rapport historique de l’archipel au reste du continent, l’inspiration religieuse des mouvements de contestation ou l’influence inévitable des événements passés sur notre présent. Nous avons toutefois choisi de nous concentrer sur les constantes références à la musique. Les personnages agissent différemment selon les morceaux musicaux qui se font entendre dans l’espace narratif. Sont-ils en train de danser ou bien de siroter des bières ? Jusqu’ici, rien d’exceptionnel mais la musique joue le rôle d’ambiance culturelle et nous apprenons en détail les messages véhiculés par les corps dansant un forró : simple divertissement ou séduction affirmée.
Cependant, dans un passage à la moitié du livre, il ne s’agit pas d’une chanson, mais d’un album entier. Tobias s’éloigne dans la nature à la recherche d’un belvédère où il pourra fumer un joint et se détendre en écoutant une œuvre musicale qui l’a marqué : Wave (1967) d’Antonio Carlos Jobim.
La voix intérieure de Tobias exprime toutes ses réflexions sur l’album : les conditions et le lieu d’enregistrement, ou le supposé mépris de Jobim pour les paroles au profit de la mélodie. Ses considérations l’amènent même à s’interroger sur la pertinence de l’image choisie pour la pochette de l’album : une girafe solitaire courant sur la plage. Lorsque l’album « sonne », nous sommes avec Tobias au plus haut de l’île, mais aussi au plus haut dans la tension narrative. À partir de là, toutes les forces en conflit ou en mouvement, signalées au début du roman, vont commencer à se heurter à des degrés divers de violence.
Ce passage du récit, accompagné des compositions musicales de Jobim, efface les repères temporels et l’on se demande combien de temps Tobias reste contemplatif au sommet de la montagne avant son brusque réveil. En tout cas, sa détermination à se détendre est totale. Il faut comprendre qu’il ne fait qu’appliquer à la lettre les conseils de son ami le Philosophe : « Choisis un endroit tranquille, ferme les yeux et ouvre les oreilles. Sois attentif, le vent va t’apporter les réponses que tu es venu chercher. » À travers sa trame assez complexe, Captifs au paradis nous apprend à mieux écouter, en lisant.

Captifs au paradis de Carlos Marcelo
Traduit du portugais (Brésil) par Myriam Benarroch
Gallimard, 2019, 352 p. [Presos no paraiso, Tusquets, 2017]

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