La samba, devenue l’une des musiques les plus populaires au monde, ne saurait être réduite à une simple approche « folklorique » ou joyeuse. Le terme est connu depuis la fin du XIXe siècle pour désigner ce mélange unique de rythmes africains et de traditions musicales portugaises et européennes.
À la fois synonyme de danse et de fête, héritage culturel des anciens esclaves, la samba est sans doute apparue dans la région de Bahia. C’est toutefois à Rio de Janeiro qu’elle s’est développée, embellie et transformée en un genre distinct des autres formes musicales brésiliennes au tournant des années 1920.
C’est donc en 1928, dans le quartier de l’Estácio, que Paulo Lins nous transporte. C’est là que la samba carioca va émerger et s’affirmer, autour de la Praça Onze, que les Brésiliens surnomment la « petite Afrique ».
Si la samba, métissage musical entre rythmes africains et influences européennes, est devenue le cœur battant de Rio de Janeiro, le quartier de l’Estácio est réputé pour en être le « berceau ». C’est également là que naquit le « Deixa Falar », la première école de samba et la fierté de la « ville merveilleuse ».
En 1928, l’Estácio est un lieu peu recommandable et violent, bien loin des quartiers chics, où se croisent toutes sortes de gens qui vivent ou survivent : travailleurs pauvres, déclassés, prostituées et proxénètes, homosexuels, mafieux juifs, bandits en tous genres ou immigrés fraîchement débarqués. Mais on y trouve aussi des notables venus s’encanailler ou chercher des remèdes auprès des « mères de saints », les barrières sociales semblant s’estomper lorsqu’il s’agit de se regrouper au « terreiro » pour célébrer l’Umbanda.
Symbole de culture, de résilience et de fierté
Paulo Lins, un Carioca pur jus, nous montre comment cette pratique religieuse ou spirituelle, puisant aux traditions africaines, indiennes et catholiques, incarne la spiritualité brésilienne dans toute sa complexité et sa richesse.
En effet, « le don de la musique est divin, car il parle directement à la spiritualité ». Spiritualité, certes, mais aussi amour, sensualité, sexualité, rythme et combat. Il y a encore un siècle, les institutions considéraient encore la samba comme la musique du diable, et la police ciblait prioritairement les Noirs et les mulâtres pour les dissuader de se regrouper pour festoyer ou jouer de la musique.
Mais les temps changent, et dans ce quartier où se côtoient malfrats et cols blancs, prostituées et notables, déclassés et marginaux, nombreux se disent poètes ou musiciens. L’Estácio devient alors le creuset d’une effervescence créatrice irrésistible. Les célébrités de l’époque, chanteurs, acteurs et hommes politiques s’y bousculent pour écouter de la samba. « Tous savaient que cette musique dominerait la radio, laquelle avait de beaux jours devant elle », laquelle pouvait rendre célèbres en quelques semaines une chanson et son auteur.
Les personnages du roman sont pour la plupart réels, qu’il s’agisse de voyous, de chanteurs ou de musiciens. On y trouve notamment Ismaël Silva, Francisco Alves ou encore Carmen Miranda. Reconnus et célébrés, leurs sambas continuent d’être jouées à Rio et dans le monde entier. Paulo Lins a d’ailleurs la bonne idée de nous fournir, en fin d’ouvrage, une playlist des morceaux cités dans le livre.
La samba, symbole de culture, de résilience et de fierté : « Bien sûr qu’ils baignaient tous dans un environnement violent et raciste, mais la musique qui était en train d’être créée était faite pour être chantée, dansée, pour marcher main dans la main, pour partager le bonheur d’exister, d’appartenir à une culture qui portait, certes, une grande douleur – mais dont elle ne serait jamais l’otage. »

Depuis que la samba est samba de Paulo Lins
Traduit du portugais (Brésil) par Paula Salnot
Gallimard, 2012, 368 p. [Desde que o samba é samba, Planeta, 2012]

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