Le cosmique, la nature et les activités humaines socialement régularisées, ou ritualisées, ont une métrique, une fréquence qui deviennent des rythmes par le regard humain, par le langage. Avec sa poésie, Elvira Espejo Ayca nous offre la possibilité de penser en dehors de nos catégories anthropologiques et esthétiques, nous proposant un lien intime entre langage, mémoire et rythme cosmique.
Le recueil d’Elvira Espejo Ayca, publié en aymara et en espagnol, constitue une transmission de la tradition aymara. Kirki qhañi, la « valise de poétiques andines », rassemble trois sortes de poèmes : Sam kirki, le chant pour les souffles sacrés ; Thaki, le chant du sentier et Utacha kirki, le chant de la maison. La poète nous explique que le premier chant, au singulier, même s’il est composé de plusieurs chansons ou poèmes, accompagne la cérémonie de la montagne sacrée. Son intonation remercie les divinités pour la protection du peuple aymara. Quant à Thaki et Utacha kirki, ils sont chantés lors de la réalisation de certaines activités comme le pâturage et la construction des maisons. Cette poétique constitue donc un rapport du peuple aymara au cosmique, à la nature et au travail, qui tient ensemble l’humain, le peuple et l’environnement, par le rythme et le langage.
Du visuel au sonore, de l’image à la langue
Les poèmes transmis par Elvira Espejo Ayca sont accompagnés de photographies et de dessins, mettant en cause l’hétérogénéité des arts, si courante en Occident, ou montrant plutôt leur continuité, le passage du visuel au sonore, de l’image à la langue. Il s’agit d’une poétique appelant au sens dans son ensemble. Le tissu, le dessin, le chant ne sont, chez Espejo Ayca, que des réalisations ou des modalités de la poésie.
Au niveau visuel, dans le travail d’Espejo Ayca, on relève au moins deux constantes : d’une part le doublon, la correspondance, l’écho, la mise en abyme et d’autre part, la propension à la verticale, qui met en évidence l’extension du corps ou de l’objet représenté.
En ce qui concerne le chant, il est déployé à partir de la répétition, de la dérivation, de la relance ou de la reprise d’un mot ou d’une phrase. La versification établit un rapport intime avec le visuel, renforçant un rythme binaire, car elle privilégie l’emploi du distique, c’est-à-dire, une forme de strophe à deux vers qui formule une phrase avec un sens complet. Une autre forme récurrente est une sorte de strophe unique, sans blancs entre les vers, à l’intérieur de laquelle se succèdent des répétitions et des variantes. Tout cela contribue à la création d’un rythme traversé par le rituel, par la représentation des cycles de la nature ou du travail.
Cette « valise des poétiques andines » est finalement un acte de mémoire et de résistance féminine, car la transmission du chant est faite par les femmes. Elvira Espejo Ayca a reçu ces connaissances de sa grand-mère, qui les avait déjà héritées de ses aïeules. Réactiver ce chant est, pour la poète, une façon de s’opposer à la substitution de la tradition aymara par l’assimilation des rituels catholiques. Nous sommes donc face à une poétique du pluriel et de la diversité, par la matérialité de ces composants et par la force politique de sa résistance.

Kirki qhañi, petaca de las poéticas andinas de Elvira Espejo Ayca
[Inédit en français]
El Cuervo, 2022

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