Pampa Unión. Coin reculé au milieu du désert chilien, décadent, sans reconnaissance officielle. Sa réalité s’ancre dans les mines de soufre et la turpitude de ses âmes, coincées dans le village ou de passage, poussées jusque-là par le train. Ce même train amènera, dans quelques semaines, Carlos Ibañez, le dictateur aux rênes du pays. Et comment s’accueille un tyran ? En musique !
Se monte en toute hâte un joyeux orchestre, savamment nommé « la banda del litro ». Il se compose de pauvres hères cabossés par la guerre et de troubadours du désert. Tête de file emblématique de ces musiciens en errance, Bello Sandalio, chevelure de feu et sourire de glace, embrase le village de sa trompette. Ou encore, symbole de la résilience, le « Diablo del Bombo », ne nécessite guère plus que deux doigts pour jouer de la grosse caisse.
Une fanfare de bras cassés
Au sein de la fanfare, se niche aussi un oiseau rare : La jolie Golondrina, pianiste émérite à la beauté éthérée, promène son aura lyrique. Dans les rues sans nom, s’animent les maisons de passe et les échoppes de bric et de broc. Face à la misère et à l’oubli du monde, à chacun ses remèdes. Le vice, le premier de tous. Les journées s’étirent entre les répétitions de l’orchestre (quelques-unes), les visites au bordel (beaucoup) et les litres d’alcool frelaté (tous les jours). La lutte, la plus désespérée. On résiste face au régime autoritaire. On dénonce les conditions de travail déplorables des mineurs.
Dans le salon, on écoute les diatribes de Sixto, le coiffeur anarchiste. La trame se noue autour des tours et détours amoureux, amicaux et familiaux. Les soubresauts politiques tissent les fils les plus fins de la toile. La narration, de facture généralement traditionnelle, se montre habilement ficelée et poétique. Elle s’envole parfois vers de longues phrases enlevées, caressant un style vif, presque parlé. Hernan Rivera Letelier nous entraîne avec sa fanfare de bras cassés dans son monde bouillant, turbulent, rythmé. La force des multiples personnages, aux caractères bien dessinés et aux histoires complexes, emmène le récit vers un univers poétique et émouvant. À noter la remarquable, géniale créativité de l’auteur lorsqu’il s’agit de nommer ses protagonistes.
Hernan Rivera Letelier, né en 1950 au Chili, a connu une existence fascinante. Élevé dans une famille de mineurs, adolescent vagabond, il apprit à lire et à écrire au cours du soir. Il se lance dans la littérature avec une maigre autoédition de poèmes et de contes. Son premier roman, La Reina Isabel cantaba rancheras (La Reine Isabel chantait des chansons d’amour), autre œuvre maîtresse du chilien, lui apporte la renommée en 1994. Sa bibliographie compte aujourd’hui 21 romans. En 2022, il reçoit le prix national de littérature du Chili. Trouver en Espagne Fatamorgana de amor con banda de música, sorti du catalogue de Seix Barral, se révèle une véritable gageure. Dommage. Décidément, Pampa Unión, caché « sous un ciel d’étoiles cruelles et rouillées », est un joyau difficile à dénicher.

Mirage d’amour avec fanfare de Hernán Rivera Letelier
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Métailié, 2016, 226 p. [Fatamorgana de amor con banda de música, Seix Barral – Biblioteca Breve, 1999]

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