Orlando Mondragón (Mexique, 1993) a publié Cuadernos de patología humana (Visor Libros / Círculo de Poesía, 2022) pour lequel il a remporté le XXXIVe Prix Loewe de poésie en 2021 ; Paisaje nevado con patinadores y trampa para pájaros (Editorial Pre-textos, 2023) et Epicedio al padre (Elefanta Editorial, 2017 et 2025), lauréat du IV Prix de poésie Alejandro Aura. Dans ce dernier, le « je » poétique annonce – ou devrions-nous plutôt dire « étale au grand jour » – son homosexualité au moment de la mort de son père en ayant recours à des vers majoritairement narratifs et à un langage direct. Plus précisément, ce « je » poétique fait face au père et s’empare de l’occasion pour exprimer le déni vécu dans leur relation et celui de leur entourage. Cela constitue, en quelque sorte, le socle de ce recueil de poèmes qui déplore aussi bien l’incompréhension du père que le départ d’un corps dont il doit s’occuper car atteint d’une maladie qui le rend oublieux et qui tient soudain à distance le rejet. Comme si ce corps privé de mémoire se laissait soigner par un autre corps qu’il rejetait dans sa conscience. Rejet, corps, oubli et désir cohabitent dans ces poèmes qui racontent la détérioration précédant la mort. Les scènes quotidiennes rapprochent le corps sans mémoire du père qui a besoin d’aide de cet autre corps qui décide de l’assister en exprimant sa douleur de fils et en énonçant son désir d’homme. Et cela – la demande d’acceptation d’un fils face à la mort de son père – représente sans doute ce qu’il y a de plus puissant dans ce livre qui, s’appuyant principalement sur des scènes douloureuses, décrit le corps qui a perdu sa capacité à réaliser de manière indépendante son désir, celui du père, face à cet autre corps, celui du fils, qui, dans son besoin d’affirmation ne s’interroge pas, ne spécule pas et ne fait guère de reproches aux sentiments de ce père. Comme si l’affirmation de la subjectivité de ce « je » poétique s’exprimait par l’absence de besoin de s’interroger sur cet autre qui, en n’acceptant pas ses désirs, impose son « devoir d’être ». Et c’est là, probablement, que réside la teinte la plus tragique de ce recueil. Celle d’un sujet qui exprime son désaccord dans un chant contenu tout en assistant à la mort de celui dont il attendait l’acceptation. Contenu, car aussi bien la douleur que la frustration du rejet s’expriment dans des vers d’une facture lyrique sobre. Comme si le caractère dramatique s’exprimait dans la retenue, dans la répression de ressources qui déborderaient le cadre narratif ; comme si, en s’en tenant à des vers narratifs, la frustration face à ce rejet se normalisait. Un « je » qui n’exprime ni colère ni volonté de comprendre, dans sa douleur, ce corps qui a perdu aujourd’hui sa mémoire et qui, hier, condamnait la différence.
Es mi títere, mi padre.
Lo baño, le doy de comer,
Lo aseo,
Esta es nuestra casita de muñecas,
esta tranquilidad a la que jugamos.
Aquí nada malo pasó nunca,
¿qué podría pasar
si nunca pasa nada?
Son mis palabras las que salen de su boca,
son mis gestos sus manos en la mesa.
Es el títere mudo que dejó el Alzheimer,
esta es la obra de su vida,
este,
su titiritero diabólico11.

Epicedio al padre d’Orlando Mondragón
[Inédit en français]
- [1] Mon père, cette marionnette. / Je le lave, je le nourris, / je fais sa toilette. / Voici notre maison de poupées, / la tranquillité à laquelle nous jouons. / Ici, il n’est jamais rien arrivé de mal, / que pourrait-il bien se passer / s’il ne se passe jamais rien ? // Ce sont mes mots qui sortent de sa bouche, / ce sont mes gestes ses mains sur la table. / C’est la marionnette muette de l’Alzheimer, / c’est l’œuvre de sa vie, / lui, / son marionnettiste diabolique. ↩︎

Entretien avec Alma Delia Murillo
Des nouvelles de l’Empire de Fernando del Paso