« J’aime explorer des formes qui ne relèvent pas de la littérature et voir ce que cela donne ».
Dans un pays comme l’Argentine, le football est peut-être plus qu’un simple sujet de conversation : c’est une métaphore de la vie. La estrella y la memoria (Impedimenta, 2025), le nouveau roman d’Eduardo Berti, part de ce postulat et met en lumière un aspect étroitement lié à la culture de l’auteur. Le football est une figure littéraire et exerce une telle influence sur la langue qu’il s’est ancré dans le langage courant. Eduardo Berti ajoute : « les métaphores issues du football sont utilisées pour désigner des choses qui n’ont absolument rien à voir avec le football, et Maradona était une véritable source d’inspiration ».
Eduardo Berti (Buenos Aires, 1964) vit actuellement à Bordeaux. Il est le seul membre latino-américain du groupe OuLiPo, ce groupe littéraire expérimental fondé en 1960 par Queneau et Le Lionnais. Dans cet ouvrage, Berti nous invite à explorer le thème de l’absence à travers un chœur de voix, en reconstituant l’image d’Eliseo Alegre après sa mort, un garçon qui savait jouer au football comme personne, un talent que tous convoitaient et qu’Eliseo détestait.
Cristian Piazza : C’est un texte atypique au sein du genre. Il est original et alternatif. Le lecteur a entre les mains un scénario de montage pour un documentaire.
Eduardo Berti : J’aime parfois m’essayer à des formes qui ne sont pas « littéraires » et voir ce que cela donne. Au départ, c’était presque une idée abstraite. Que se passerait-il si quelqu’un se voyait doté d’une capacité pour quelque chose qui ne l’intéresse pas ? Puis une deuxième question m’est venue : « Et si j’avais moi-même un don pour quelque chose qui ne m’intéresse absolument pas, mais qui soit celui dont tout le monde rêve ? ». Et puis le football s’est imposé, presque comme une évidence.
J’ai essayé d’écrire quelques textes, mais le point de vue, le narrateur, ne me convainquaient pas. Et il y a environ huit ans, en rangeant des papiers, je suis tombé sur un classeur contenant de vieux scénarios que j’avais écrits pour la télévision. Je venais du monde du graphisme et je m’étais lancé à l’improviste dans la réalisation de documentaires. Je n’avais pas la moindre idée de la façon dont on écrivait les scénarios et j’ai inventé cette méthode, celle-là même qui est décrite dans le roman.
Pour moi, le défi consiste à essayer d’autres formes, d’autres techniques, voire un autre point de vue.
CP : Ce qui était au départ une contrainte s’est transformée en opportunité de développement…
EB : Je m’éloigne d’un point de vue unique, je peux jouer avec les versions contradictoires, celles qui s’ignorent mutuellement et celles qui se complètent. Cela m’a permis de mêler des voix issues de différents milieux sociaux, de sensibilités différentes. Ceux qui l’ont vraiment connu, ceux qui croyaient l’avoir connu et ceux qui ne l’ont pas connu du tout. Ce qui alimente également l’idée de mythe. Et nous revenons un peu à cette idée si propre à l’OuLiPo selon laquelle les contraintes libèrent…
CP : La première chose qui vient à l’esprit, c’est d’aller sur Google et de faire des recherches sur Eliseo Alegre.
EB : Google nous a pourri la vie, à nous les écrivains. Borges nous envoyait des chevaux de Troie de toutes parts et nous faisait découvrir, chez un écrivain existant, un livre qu’il n’avait pas écrit, ou, dans une encyclopédie, un article qui n’existait pas.
J’ai voulu jouer sur cette suspension de l’incrédulité. Je n’ai pas voulu d’emblée dissiper ce malentendu potentiel, mais je n’ai pas non plus voulu jouer d’une façon complètement déloyale. Disons que j’ai joué à mi-chemin, j’ai joué au poker, et j’ai dévoilé mes cartes à la fin.
Dans le roman, il n’y a aucune trace d’enregistrement. Il ne reste plus qu’à se fier aux témoignages de ses amis et de ses coéquipiers, ainsi qu’à ceux des personnes qui sont allées le voir sur le terrain. On pourrait dire qu’en l’absence de témoignage direct de la part d’Eliseo lui-même, le mystère qui entoure sa personne rend son personnage d’autant plus crédible.
Après avoir exploré la veine la plus personnelle de sa littérature dans des ouvrages tels que Faster et Un père étranger, Berti reprend des éléments de son œuvre antérieure pour construire cette histoire. Le roman combine des aspects de ces deux étapes clés de sa bibliographie. Le Berti postmoderne, où fiction et réalité, rêve et fantaisie se mêlent au sein d’un même récit, côtoie le Berti innovateur qui propose des voies alternatives. S’il a un jour ressenti le besoin de séparer le journaliste de l’écrivain, Berti revient aujourd’hui sur cette voie pour nous offrir une histoire qui oscille entre la chronique, le documentaire et la légende.
Traduction L’autre Amérique

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