Il existe, peut-être, une passion argentine secrète pour Héctor Viel Temperley (Buenos Aires 1933-1987), qui publia toute son œuvre à compte d’auteur, en petits tirages aujourd’hui introuvables. Même si cette dernière a été très tôt reconnue dans les cercles de poètes, Temperley a volontairement vécu en marge de la vie littéraire de Buenos Aires. Pourtant, l’estime qu’on lui portait n’a fait que croître avec le temps au point d’être désormais considéré comme l’un des plus grands poètes argentins du XXe siècle, très influent sur les nouvelles générations. La traduction de Rafael Garido (également traducteur, et ce n’est pas un hasard, du poète espagnol Leopoldo Maria Panero, une voix radicale, excentrée de la poésie espagnole du XXe) permet au lecteur français de découvrir et de partager cette passion argentine.
Hôpital Britannique (Zoème, 2025) est le dernier livre d’Héctor Viel Temperley, né de son passage par cet hôpital de Buenos Aires en 1986, où il fut trépané pour l’ablation d’une tumeur, au moment même où agonisait sa mère, qui décéda quatre jours après l’opération du poète.
Cette traduction s’accompagne du seul entretien de l’auteur s’étant tenu peu avant sa mort, ainsi que d’une postface du traducteur qui nous offre quelques clés afin de mieux appréhender l’œuvre de Viel Temperley.
Lâcher prise
Avant d’ouvrir Hôpital Britannique, il faut être disposé à lâcher prise, à entrer dans un territoire inconnu, en se laissant porter par les mots, ces mots que l’auteur considère comme des « éclats » après une déflagration. C’est « le livre d’un trépané », rappelle-t-il. Dédicacé à sa mère, il est composé de deux parties, un premier poème de 5 courtes strophes/paragraphes : « Hôpital Britannique/Moi de Mars 1986 » et une deuxième : « Hôpital Britannique/Moi de Mars 1986 (Version avec éclats et“Christus Pantokrator”) » qui reprend inlassablement des fragments de ce premier texte-matrice en forme de titres pour les poèmes de cette partie où Viel Temperley reprend des fragments de ses œuvres antérieures qui vont interagir avec les lignes écrites après son opération. Il s’agit donc d’une construction complexe, à l’image de ses livres précédents, tels que Crawl (1982), où la disposition et la cadence des vers reproduisent aussi bien les mouvements du nageur que sa respiration.
« J’ai eu envie de briser ma poésie » disait Temperley, auteur mystique et surréaliste, à propos de ce livre, à la fois élégie et véritable épiphanie. En effet, à partir des « éclats » de ses œuvres, des fulgurances après sa trépanation, de sa foi (l’image du Christus Pantocrator présente à l’hôpital), de l’amour filial ou maternel dans lequel le Christ se révèle, le poète argentin crée un monde qui lui est enfin propre. En tissant tous ces fils dispersés, il retrouve son corps, qui est au centre de sa poésie : « J’attends la résurrection — j’attends son explosion contre mes ennemis — dans ce corps, en ce jour, sur cette plage ».
Hôpital Britannique est une porte d’entrée qui nous incite à « remonter » les autres livres d’Héctor Viel Temperley, à goûter, nous aussi, la surprenante révélation de sa poésie.

Hôpital Britannique de Héctor Viel Temperley
Traduit de l’espagnol par Rafael Garido
Zoème, 2025

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Éditorial – Musique et littérature