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Un troupeau de femmes court à travers la forêt

Natalia Ruiz-Poveda Vera 5 jours ago 6 min read
R12-27-Natalia-litvinova

ou la poésie de Natalia Litvinova

La poésie de Natalia Litvinova (Biélorussie, 1989) apparaît comme un territoire où la mémoire s’incarne, où le corps — féminin, animal, migrant — est à la fois archive et blessure constamment ouverte et en transit, et où le mot tâtele bord instable entre l’ancestral et le contemporain. Son œuvre construit une mythologie intime : une lignée de femmes qui soutiennent le monde de leurs mains endurcies par la couture, par le silence, par d’anciennes superstitions qui survivent. En Europe, la maison d’édition espagnole La Bella Varsovia a publié la majeure partie de son œuvre poétique.

Née en Biélorussie et installée à Buenos Aires depuis son enfance, elle est traductrice du russe vers l’espagnol et éditrice chez Llanten en Argentine. Elle a également publié des recueils de poésie et un premier roman, s’imposant comme une voix reconnue de la littérature contemporaine.

Dans Cesto de trenzas(2016), Litvinova retrace une généalogie féminine marquée par la dureté du paysage et du destin. Le recueil de poèmes articule un univers tribal, presque gothique, où les grands-mères et les mères apparaissent comme des présences animales ou mythologiques qui rappellent les sirènes anciennes :

« La abuela siempre delante: / cabeza humana/y cuerpo de pájaro,/abre sus alas,/insemina las verduras ».

Les traditions, le silence et les rituels familiaux se combinent à la vigilance face au danger :

« Le pregunto a mamá / por qué apagaron las velas / y dieron la vuelta los espejos, / responde/que en la tradición/eso se hace / para no molestar a los muertos ».

La nature devient le corps et le miroir de l’expérience féminine :

« Subo al tejado / manchada de fruta,/me acuesto/junto al panal. /Las abejas/salen de sus celdas / y me exploran. / Sus barrigas / sobre mí / como algodones / de veneno ».

Et la terreur se mêle au souvenir :

« Si no duermo / escucho bajo la almohada / la sangre de mi madre/y de mi abuela. /Por la mañana/todo se rehace,/crecen las paredes / y el techo se despliega ».

Ici, la tradition n’est pas seulement un abri, mais aussi une prison. La tension entre la beauté du rituel et les corsets sociaux marque l’expérience féminine, qui se déploie dans un univers où le gothique et le mythique se croisent avec la vie quotidienne.

Le silence et la parole

Dans Grieta(2012), la poétesse explore la séparation et le déracinement résultant de l’émigration de la Biélorussie vers l’Argentine, ainsi que la difficulté de vivre dans deux langues :

« Volver en ruso no es lo mismo que en castellano. /Volver en dos idiomas. / Doblemente imposible ».

La blessure laissée par le déracinement se traduit par la résistance du corps et du langage :

« Mi piel / no sabe / cicatrizar, / debe ser / indicio de algo, / es como / si el cuerpo / insistiera / en permanecer / abierto, / obstinado / en florecer ».

Le silence et la parole sont des formes de résistance, tant au sens métaphorique que sur la page elle-même, la poétesse joue avec l’espace blanc, la ponctuation, la versification et le mot :

« Si el silencio cambia / de idioma todos los días, / y hablar es entregarse / a la victoria y a la pobreza/con el mismo gesto. /¿Por qué palabras ? / ¿Y para qué la boca? ».

Et la mémoire devient un acte de survivance :

« Nunca volví a ver una muerte tan clara / como aquel septiembre del año invisible, / cuando la patria / se extinguía / como un animal preciado, / y solo yo lo supe ».

Dans La nostalgia es un sello ardiente(2020), Litvinova nous présente des petites filles qui partagent non seulement un souvenir, mais aussi le sentiment de grandir dans un danger latent. La voix poétique écrit à Catalina, une amie d’enfance, et construit un monde de complicité et de violence étouffée :

« Ese día me dijiste: / a partir de hoy,/me criará mi abuela. / El pasado es una hamaca / a la que me subo/y me empujo para llegar a vos/y preguntar qué te hicieron / tus primos aquella noche / mientras tus padres no estaban ».

L’amitié féminine devient un terrain d’apprentissage et d’alerte :

« Catalina,/como los caballos, / no deja de estar alerta / ni aún mojada/por la felicidad ».

La violence du monde et la perte de l’innocence se mêlent aux souvenirs de famille :

« Que la bondad/las fecunde, / dijo la loca del barrio / cuando nos vio / con la navaja/grabando nuestras iniciales / en los árboles ».

Les objets familiers, les tissus et le trousseau servent de support à la mémoire, préservant les secrets et taisant les histoires douloureuses, unissant ainsi les motifs du déracinement, du danger et de la résilience.

Enfin, dans Sonka, manos de oro (2022), la légende de Sonka apparaît comme un prétexte à la restitution, remettant en question le rôle et la relation sociale des femmes avec le bien et le mal. Litvinova reconstitue la vie de Sonka, l’escroqueuse historique, en lui donnant une voix et une capacité d’action :

« Yo engaño, robo, seduzco, y en eso soy leyenda ».

Sonka représente le désir féminin qui défie les normes, la ruse face à l’oppression et la mémoire historique retrouvée par la poésie. La voix poétique ne se contente pas de rappeler, elle réécrit l’histoire d’un point de vue féminin, en lien avec les thèmes du déracinement, du danger et de la résistance qui traversent toute l’œuvre de Litvinova.

Une constellation

En définitive, la poésie de Natalia Litvinova est une constellation composée de mères, de filles qui apprennent à craindre, d’amies qui écrivent pour ne pas s’oublier, de femmes qui portent la culpabilité d’Ève et le tremblement des animaux pourchassés. Entre superstitions, migrations, fables obscures et une nature qui respire comme une bête, Litvinova construit une poétique où la mémoire est un corps vivant. Un corps qui se souvient et qui écrit pour que rien ne disparaisse complètement, pas même ce qui est passé sous silence.

Son imaginaire, avec son atmosphère romantique et gothique, mêle la tradition russe d’Anna Akhmatova, Bella Akhmatova ou Marina Tsvetaïeva, Innokenty Annensky, Sergei Yesenin, — le corps, les traditions familiales et la relation entre intimité et mémoire — avec la narration d’écrivaines latino-américaines, telle que Mariana Enríquez, Ampuero ou Mónica Ojeda, ou l’importance du folklore et de la musicalité de Lorca, mais il est plus étrange et surprenant dans la poésie, où la densité du mythe, de la tradition et de la terreur acquiert un rythme intime et fragmentaire. Cet imaginaire dialogue également avec la tradition de la littérature gothique européenne — de Mary Shelley aux contes des frères Grimm ou de Hans Christian Andersen — et avec des autrices russes contemporaines que Litvinova a traduit en castillan, établissant ainsi un pont entre le monde anglo-saxon, le monde slave et la littérature en langue espagnole.

De plus, son œuvre a commencé à dépasser le cadre hispanophone : elle a été partiellement traduite en français dans l’anthologie bilingue Les coupures invisibles/Los cortes invisibles par Stéphane Chaumet, publiée par Al Manar Éditions, rapprochant ainsi sa poétique du déracinement, de la mémoire et du corps à de nouveaux lecteurs internationaux.

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Tags: Argentine Natalia Litvinova

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