Je me demande à quoi je dois m’attendre en lisant le titre du recueil Dieu est aussi une chienne de María Paz Guerrero, poétesse colombienne, paru en 2022 aux éditions Dernier Télégramme, traduit par Stéphane Chaumet.
dieu mange du jambon
et ça va lui donner le cancer
dieu aime la saucisse
il est accro à la pâte feuilletée
Ce sont les vers qui ouvrent la première partie du recueil avec un ton presque profane, ironique, et qui soulèvent aussitôt des questions : qui est ce dieu ? Pourquoi mange-t-il ? Et pourquoi est-il aussi une « chienne » ? Sans doute, le dieu de María Paz est un long et palpitant poème qui nous plonge dans la catastrophe du monde contemporain, où le dieu-homme devient dieu-femme. Dans cette condition ambiguë, dieu-elle parle encore au masculin, parce que sa voix nomme toujours la réalité à travers le prisme patriarcal. Il doit se battre pour supporter sa condition de « femme » : avoir 53 ans, être ménopausée, avoir des rides, détester son corps :
dieu ne prend pas soin de sa silhouette
il est flasque
Dieu est malheureux parce qu’il est gros, latino-américain et devenu migrant. La poétesse nous entraîne dans une critique politique profonde du mal-être de l’individu du XXIe siècle. Dieu plonge et rechute dans les plaisirs mondains : il danse, il mange, il connaît le capitalisme, mais il est écœuré par les exigences dérisoires du phénomène de mondialisation.
Seulement, dieu est un loser, parce qu’il ne parle pas anglais et il n’arrive pas à survivre à New York. L’autrice veut gratter les identités sud-américaines confrontées aux désirs de consommation massive imposés aux peuples du tiers-monde pour devenir des citoyens exemplaires du premier monde. Dieu ne résiste pas, mais il insiste : il veut voyager à tout prix. Car dieu a un master, mais il ne peut pas se payer ses petits plaisirs ni satisfaire ses moindres désirs.
Dieu est « aussi » comme les autres : il doit suivre la norme — manger sain, être végan. Il doit apprivoiser une nouvelle langue pour paraître plus snob ou pour décomposer les vers de Sylvia Plath. Parce que dieu a des frustrations bourgeoises : ce dieu porte le poids de sa classe, même s’il a lu Vallejo. Dieu veut être poète, mais dieu est pauvre, et il le sait.
À cet instant, je commence à sentir que ces poèmes échappent aux conventions de la tradition lyrique colombienne. Sa voix se métamorphose et devient une chienne. L’univers animal l’inquiète et elle prête sa langue à celle des autres mammifères femelles. La deuxième partie établit un dialogue entre les corps et la géographie d’un tropique qui nous renvoie à un regard amer sur une réalité encore en vigueur : le Sud contre le Nord. Les mots sont rudes, sans artifices et ne cherchent pas à nous plaire. Et dans cette écriture âpre, sans concession, la voix de María Paz Guerrero s’impose comme l’une des plus puissantes de la poésie colombienne contemporaine.

Dieu est aussi une chienne de María Paz Guerrero
Traduit de l’espagnol par Stéphane Chaumet
Dernier Télégramme, 2022

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