Le roman de Carlos Fuentes, L’Instinct d´Inès, raconte les parcours métaphysiques et personnels de Gabriel Atlan-Ferrara, chef d´orchestre renommé, et d’Inès Prada, cantatrice mexicaine qui le subjugue. Ces deux êtres antithétiques par leurs origines, leurs conceptions et leurs caractères sont néanmoins le couple parfait dans l’accomplissement artistique. Les deux vont servir l’œuvre de Berlioz : La Damnation de Faust et même si leur destin ne les fera coïncider qu’à deux reprises, ils ne cesseront de se hanter mutuellement et de se parler à distance.
Le roman, enclavé dans le présent romanesque, fait repartir le narrateur en arrière, mais passe à la deuxième personne quand Inès rêve ou cauchemarde, se parlant à elle-même. Lorsque, brusquement précipitée dans la nuit des temps, elle se voit femme des cavernes dans les plaines glaciales, survivant avec son mâle dans le froid, la faim, les tempêtes et les guerres tribales, elle donne naissance à une petite fille, laquelle sera mutilée et arrachée à elle. Puis lui est révélé le secret de sa naissance : cet endroit où la horde a émigré, elle le connaît, elle y est née. L’apparition de sa mère, figure allégorique s’il en fut, nous plonge dans le roman fantastique et le mythe du commencement des temps.
La Damnation de Faust
C’est le chef d´orchestre, sans doute, le Faust et le diable de ses rêves, le mâle protecteur, dominant mais lâche, obéissant à la loi du clan et, pour cela, capable de l’abandonner. Inès, des siècles plus tard, sera Marguerite pour perpétuer le rite. Et, de fait, à la fin de la première rencontre, Gabriel, celui de la réalité, l’abandonne en effet sur une plage. Il a peur. Mais pourquoi Inès le possède-t-elle à ce point, pourquoi est-il sûr que leur histoire n’est pas terminée ? Carlos Fuentes explore les silences et les non-dits de leurs mystérieuses conversations qui ne sont que la pointe de l’iceberg dans la profondeur qui les habite. Cependant, la seconde rencontre marquera le roman par une véritable catharsis musicale, mise en scène par lui-même.
Inès (Marguerite) va se livrer, par son chant devenu cri, à un extraordinaire exutoire lorsqu’elle entraînera tout le chœur dans un déchaînement musical, se dénudant et faisant apparaître le retour de son bébé (le vrai ou celui de ses rêves ?), et l’orchestre, possédé lui aussi, sautera la troisième partie du livret de Berlioz pour se précipiter dans l´apocalypse devant un public sidéré !
Avec ce roman, l´auteur rend hommage à la femme et à son instinct si puissant, mais aussi à la musique qui résonne dans le Londres bombardé des années 1940, le Mexique pré-soixante-huitard si tragique et sa résidence de Salzbourg où l´homme vieillissant parle à Inès disparue. Philosophique, mythologique ou psychanalytique, profondément mexicaine par l’humour et le lexique évocateur, l’œuvre de Carlos Fuentes pose toujours la question du mystère.

L’Instinct d’Inès de Carlos Fuentes
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Céline Zins
Gallimard, première parution 2003 [Instinto de Inez, Alfaguara, 2001]

La revue à l’Institut Cervantes (Paris)
Urgence/Urgencia de Jorge Torres Medina
Éditorial – Musique et littérature
La contracultura en México de José Agustín