Mosquitos. Un jour sans année, un jour comme un autre, Johnny Sosa, chanteur magnifique et inconnu, sans dent mais non sans talent, vit dans la nonchalance et la tranquillité d’esprit des gens simples. Avant d’allumer la radio pour se laisser emporter par le récit de la vie de son idole, Lou Brackley, copie d’Elvis Presley, il observe le monde vivre sans lui à travers une fissure dans le mur de sa bicoque délabrée, « un œil fermé, l’autre suivant les mystères du trou, histoire de savoir si les ombres étaient des maisons ou des camions. »
Chanteur dans le bordel de la ville, Johnny Sosa vit à coté de sa vie avec, pour excuse, un trop grand talent, le chant, et une haute exigence, qu’il décèle dans la vie de son mentor, pour la guitare. Un jour débarquent dans la ville les militaires, comme pour toute bonne dictature qui se respecte, qui se piquent de redessiner la société et proposent à Johnny Sosa de lui refaire les dents pour participer à un concours national de Boléro. Dans leur inepte conception du monde, les militaires refont les dents pour fabriquer un monde qui leur convient. Après une hésitation, Sosa accepte et découvre au contact de la clique militaire qu’il n’est pas le seul bougre à qui le colonel refait le râtelier. Mais quel en sera le prix ?
La musique comme résistance
La musique partout, moteur de la vie et bien commun, même si tous n’en ont pas le même usage. Et au milieu de tout ceci, notre homme, perdu, tente de survivre et d’en tirer avantage. Pour Johnny, la musique agit comme essence et intermédiaire à l’amour avec Dina la blonde, musique qui anime le corps de cette dernière.
La musique, comme résistance, jaillit tous les matins, tonitruante, de la radio japonaise de Nacho. Mais aussi la musique diffusée par les militaires, une cumbia colombienne, préliminaire à la torture. Ou prélude aux rencontres tarifiées du bordel que Sosa égaie chaque soir. Enfin, la musique est cet opium d’une société maintenue tranquille, assoupie, assommée par les militaires dans l’illusion de la culture et le confort de l’habitude. La musique, un rêve, un possible que l’on caresse, mais sans cesse remis à plus tard.
Avec une ironie discrète, Delgado Aparaín esquisse, à travers une galerie de personnages tous plus pathétiques les uns que les autres, un portrait diffus des petites lâchetés – toujours trop visibles comme pour mieux se dissimuler – et de grandes noblesses – toujours cachées pour subsister coûte que coûte. Tout est flou, vague comme si nous regardions au travers d’une fissure dans un mur en pisé tentant de discerner les bons des mauvais. Un pays où l’on peut chanter sans limite mais, attention, où dire ce que l’on pense devient dangereux pour sa propre vie.

La Ballade de Johnny Sosa de Mario Delgado Aparaín
Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Jeanne Peyras
Métailié, 1994, 112p. [La Balada de Johnny Sosa, Ediciones de la Banda Oriental, 1991]

La revue à l’Institut Cervantes (Paris)
Urgence/Urgencia de Jorge Torres Medina
Éditorial – Musique et littérature
La contracultura en México de José Agustín