D’une écrivaine brésilienne choisissant un musicien pour protagoniste principal de son sixième roman, le lectorat français s’attendrait peut-être à un style d’écriture exubérant comme un bal funk, ou explosif comme une batucada.
Il n’en est rien dans Hanoï, où Adriana Lisboa prend le temps de disséquer les états d’âme de ses différents personnages vivant à Chicago. Est-ce parce que l’écrivaine vit sur la terre natale d’Ahmad Jamal et d’Ornette Coleman depuis plus d’une vingtaine d’années ? Est-ce l’affirmation d’un goût mélomane de la part de la chanteuse et de la professeure de musique qu’elle a été ?
Toujours est-il que David, le héros mélancolique du roman Hanoï, est un trompettiste biberonné au jazz, tous les jazz : Sun Ra, Nina Simone, le Sweet Georgia Brown interprété par Ella Fitzgerald, l’œuvre protéiforme de Miles Davis et bien d’autres ; de ses racines paternelles brésiliennes, le musicien garde aussi toute son affection pour Cartola, Egberto Gismonti, Tom Jobim ou encore Baden Powell ; d’une mère mexicaine pianiste à ses heures perdues, un compagnonnage complice avec tous les joueurs de piano.
Un métissage culturel
Et parce qu’il ne lui reste plus que quelques mois à vivre au moment où l’on entre dans sa vie, David va porter sur son existence un regard neuf, et ces musiques synonymes de métissage culturel vont être la bande son d’un rapport renouvelé au temps. De l’aveu même de son autrice, le roman est pensé « comme une sorte de jam-session », c’est-à-dire « des personnages qui débarquent dans la vie les uns des autres pour improviser comme des musiciens de jazz. »
David rencontrera Alex, une étudiante d’origine vietnamienne qui gagne sa vie comme caissière dans une supérette, et qui l’initiera à la langue et à l’histoire diasporique de sa famille, non dénuée de silence, notamment à propos des relations des soldats américains avec les femmes autochtones pendant la guerre du Vietnam. C’est cette musicalité neuve qu’Alex souffle aux oreilles de David qui le fera tomber sous son charme.
De fait, le cerveau du trompettiste est en permanence avide de musique, comme un remède possible à sa solitude de célibataire. David se recrée un groupe d’amis imaginaires à partir des différents morceaux écoutés. Sa trompette est sa compagne la plus fidèle, et ce dont il se séparerait en dernier s’il devait tout quitter. Même son étui renferme de précieuses nourritures spirituelles pour apaiser son âme angoissée par une fin proche.
Livre à haute teneur mélancolique, dans ce que ce terme comporte de réflexions métaphysiques et de captation de beauté fugace, Hanoï nous invite à une contemplation éblouie de notre condition de vivant, comme le ferait l’écoute d’un standard de jazz ou d’un bon vieil air de samba raiz, qui parsèment le livre.
Tout est rapport au temps dans l’existence d’un musicien, et Adriana Lisboa semble nous donner un remède au mal de vivre en nous glissant furtivement qu’on éprouve de la peur seulement si l’on prend le temps au sérieux. Nous voilà donc rendus, à l’issue de cette lecture, libres d’improviser, comme dans les solos les plus déjantés de free jazz.

Hanoï d’Adriana Lisboa
Traduit du portugais (Brésil) par Geneviève Leibrich
Métailié, 2015, 174 p. [Hanói, Alfaguara, 2013]

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Éditorial – Musique et littérature