Le « Coyote-famélique » — ça fait plaisir de lire ce nom en français, la traduction de Nezahualcóyotl, une figure ayant une forte résonance pour beaucoup de Mexicains. Le roi toltèque de Texcoco et le poète le plus connu de l’Empire mexica ou aztèque. Un roi poète comparable à David et à Salomon, mais aussi un poète comme Homère, dont la biographie et les textes sont une reconstruction. Ces parallélismes sont, certes, un peu forcés ; ils nous permettent cependant de dimensionner l’importance et la prégnance de Nezahualcóyotl dans la littérature non seulement mexicaine, mais universelle.
Nous sommes, sans aucun doute, face à un classique de la littérature, ce que prouve, pour ne parler que de la France, la réimpression de cette poésie en 2023 de l’édition de 2010, par Arfuyen, à son tour, une reprise de celle des Éditions Obsidiane en 1985 et de sa version corrigée de 1990. Il s’agit d’une traduction directe du nahuatl constituant une introduction réussie, comme on parle d’introduction dans les études de traduction : elle porte une poésie inouïe dans le champ littéraire français. La belle édition d’Arfuyen restitue une place à l’œuvre de Nezahualcóyotl dans la littérature traduite en France.
Si le texte de présentation de Jean-Claude Caër est un peu daté, on y lit néanmoins un effort pour situer l’œuvre de Nezahualcóyotl dans la littérature universelle, ou au moins dans l’européenne. Beaucoup plus intéressante est l’introduction de vingt pages de Pascal Coumes qui, même plus de quarante ans après sa rédaction, montre une rigueur historique et linguistique, donnant à tout lecteur les repères pour comprendre le territoire, la période et la langue de Nezahualcóyotl. Nous pouvons être reconnaissants à Coumes pour son approche anthropologique et philologique, cela donne à son texte une force encore vivante, produite par une réflexion nette et éloignée des modes académiques abordant la littérature.
Appuyé sur des études classiques de la littérature précolombienne, Coumes nous rappelle un problème capital dans la compréhension de cette poésie : le travail de Nezahualcóyotl repose sur une rythmique et non sur une métrique, il était accompagné par une gestuelle, par des cris et des exclamations, du poète et de son auditoire. C’est-à-dire que cette poésie nous rappelle le lien étroit entre la parole, la voix, le corps, le mouvement du langage et le collectif.
La poésie de Nezahualcóyotl est celle d’un sage, semblable à celle que l’on peut trouver dans les Paroles du Sage, comme Henri Meschonnic traduit ce qu’une tradition gréco-centrée et effaçante de l’hébreu a nommé à tort l’Ecclésiaste. Car la poésie de Nezahualcóyotl est non pas la parole d’un roi ni d’un prophète, mais tout simplement la parole d’un homme qui regarde sa vie et le monde en perspective puis, à partir de ce regard, trouve la sagesse. Deux extraits d’un même poème en attestent :
Vous ne régnerez pas deux fois sur la terre.
Vous le laisserez orphelin votre peuple.
Alors sois dans la joie,
Pare ton corps,
Ô prince Nezahualcoyotl,
Et prends les fleurs de Celui-par-qui-nous-vivons.
Ici, épuise ton corps jusqu’au dégoût.
Et plus loin :
Est-ce vraiment vivre que de vivre ici sur la terre ?
Non pas pour toujours ici sur la terre,
Mais seulement pour un bref instant.
Même les jades se brisent,
Même les ors se fondent,
Même les plumes de quetzal se cassent.
Non pas pour toujours ici sur la terre,
Mais seulement pour un bref instant.
C’est la sagesse de celui qui veut épuiser la vie dans la conscience de la finitude. Si lointaine, si proche, la poésie de Nezahualcóyotl parle le langage de l’humanité.

Sur cette terre, à nous prêtée… de Nezahualcóyotl, roi de Texcoco
Traduit et présenté par Pascal Coumes et Jean-Claude Caër, Paris-Orbey, Arfuyen, [2010] 2023, 115 p.

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