Je ne suis pas du genre à mêler des souvenirs personnels à une critique littéraire, mais ce petit livre de l’auteur brésilien Rodrigo de Souza m’a ramené à l’époque où, pour trouver de l’aide, j’ai suivi un programme des AA. El Grupo Sur (Le Groupe Sud), le plus grand du Mexique, est situé au sud de Mexico, à Tlahuac, un quartier franchement pauvre et dangereux. C’était là que, semaine après semaine, des gens venaient parler de leurs maux, de leurs déceptions et de leur vie en marge de la société.
Dans les groupes des AA, l’une des premières choses qu’on vous demande est de tenir un journal intime retraçant votre vie, ce qu’ils appellent la quatrième étape, à savoir : « Sans crainte, nous avons dressé un inventaire moral minutieux de nous-mêmes ». Rodrigo de Souza, que ce soit en toute conscience ou par pure compulsion, rédige un journal qui sera lu par quelqu’un d’autre, mais qui lui servira avant tout à se comprendre lui-même, à mettre de l’ordre dans ses pensées et à s’expliquer ainsi le monde.
La récurrence de son chien bleu (à l’instar de la mythique licorne de Silvio Rodríguez[1] ou des meutes de survivants de Tchernobyl), l’évocation constante de deux grands poètes français, Rimbaud et Baudelaire, ainsi que la relation compliquée entre Verlaine et Rimbaud (le vieil écrivain allongé auprès de sa femme, pensant au jeune poète), confèrent aux délires du Brésilien une certaine touche intellectuelle. Cependant, son délire, comme celui de nombreux individus considérés comme fous, finit par être révélateur.
Dans le groupe où je me trouvais, il y avait un type qui se voyait comme un monstre chaque fois qu’il se regardait dans le miroir. Littéralement, il se voyait difforme, monstrueux, avec la chair à vif et des yeux de serpent. Il avait une obsession : il était coprophage, ce qui l’a poussé à parcourir le pays à la recherche d’un groupe où il ne serait pas rejeté s’il partageait son histoire lors d’une prise de parole. Ce n’est qu’au sein du Grupo Sur qu’il a été accepté sans problème et qu’il a fini par rencontrer quelqu’un partageant la même obsession alimentaire que lui, ce qui lui a permis, après des années, de se regarder dans le miroir tel qu’il était : un type normal.
Rodrigo de Souza explique le monde tel qu’il le voit, avec sa paranoïa de persécution, avec la dureté et la violence dont font l’objet les paranoïaques et les malades mentaux, mais il nous parle en même temps de la dureté et de la violence dont nous faisons tous l’objet, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur. Dans ce bavardage incessant, rendu possible par le rythme de la langue portugaise et si bien traduit, l’auteur nous offre des vérités qui nous font réfléchir, ne serait-ce que quelques minutes.
À un moment donné, il se demande : « Pourquoi tu pleures, Gros ? » et il répond : « Je pleure pour les gros de ce monde, pour ceux qui ont envie de manger tout de suite une tarte aux pommes, un brigadeiro. » Et j’applaudis le fait que, dans un livre aussi court, aussi ancré dans le quotidien, il y ait tant de vérité, une vérité qui te change vraiment, qui te fait prendre conscience que nous vivons tous dans un immense asile de fous.

Tous les chiens sont bleus de Rodrigo de Souza Leão
Traduit du portugais (Brésil) par Émilie Audigier, Le Lampadaire, 2023
[Todos os cachorros são azuis, 7Letras, 2008]
[1] Chanteur et compositeur cubain né en 1946. Il fait partie de la « nueva trova » un genre de chansons latino-américaines qui allie le romantisme avec des messages politiques ou idéalistes.

Editorial – Le Mexique
Entre la France et le Mexique, l’Alliance Française tisse un lien discret mais tenace depuis plus de 140 ans