Il s’agit du premier ouvrage traduit en français du poète, écrivain, traducteur et journaliste argentin Mariano Rolando Andrade (1973) dont la traduction, réalisée à quatre mains par l’auteur et le poète Christophe Manon, a remporté le Prix Mallarmé étranger de la traduction. Un point de départ prometteur pour son accueil en français, pour une écriture où le mouvement est aussi central que l’idée de chanson, de lignée et de cadre spatiotemporel. L’écriture peut être une forme de voyage, mais aussi une façon de retranscrire ce dernier lorsque l’essentiel n’est ni le lieu ni le moment, mais la manière de capturer l’expérience sans se soucier de sa véracité.
L’espace et dans le temps
Commençons par la localisation dans l’espace et dans le temps, car tous les poèmes sont datés et indiquent le lieu où ils ont été écrits, ce qui permet d’établir une cartographie du voyage ainsi que de sa durée. Le premier a eu lieu en octobre 2016 à Buenos Aires et le dernier en janvier 2017 à Taiohae. En quelques mois, il a parcouru des milliers de milles marins, du réveil des premiers vers du livre (« Je me suis réveillé une nuit / vingt ans plus tard / et j’ai composé la douleur ») à la nostalgie du dernier poème (« Je descends par ton ventre / la voix posée / et la nostalgie déjà / des mers du Sud »).
Le cadre étant ainsi posé, que nous apprend tout cela sur le voyageur qui nous narre son parcours ? Il narre, car ces poèmes en vers libres et de longueur variable ont, comme le dit Christophe Manon dans la préface, « leur trame narrative » qui nous conduit à la nécessité pour cette voix d’établir, de conter une lignée et, pour cela, elle fait appel à une grande variété de figures littéraires.
Vers les mers du Sud,
ai-je entendu dire Rimbaud
depuis Java.
Vers les mers du Sud,
m’a murmuré Conrad dans l’Otago,
échoué en Tasmanie.
Et ces vers continuent plus loin à évoquer Melville, Stevenson et London. Tout au long du livre, une atmosphère s’installe, une atmosphère qui permet à ce voyageur déplacé du centre, d’arriver avec des questions préalables et de découvrir qu’il en a d’autres à se poser afin de s’emparer de ce qui continue de pulser dans ces lieux ou ces êtres, de s’enrichir de ces rencontres plus ou moins fortuites, plus ou moins attendues. Comme si elles étaient nécessaires, vitales.
Donner corps à ces vers
Vitales, car, outre le fait de donner corps à ces vers, elles les situent dans un parcours qui n’est plus ni spatial ni temporel en termes de date d’écriture, mais plutôt en termes de ressenti. C’est-à-dire une intention, un ton et un rythme qui dirigent la chanson. Une chanson qui raconte sur un ton mélancolique un exploit non pas pour son héroïsme, mais pour la transcendance de l’expérience vécue. Comme si chaque port, chaque ville, chaque date ouvrait l’espace de l’écriture avec l’intention de fixer le moment.
C’est le poète aux « mains brisées » du premier poème qui, au cours de ce voyage, apprend l’art de naviguer :
Un beau matin,
Les mains étaient guéries.
[…]
Tu as appris de nouveau les rudiments
de l’art de la navigation.
La Croix du Sud
le soleil, le maîtrise
du sextant.
Et d’autres techniques oubliées
pour gagner les terres lointaines.
Des savoirs cachés
dans des interstices du temps
et perdus
pendant des siècles.
L’art de naviguer comme remède et comme moyen de se situer et de se positionner dans l’espace littéraire qui poursuivra la navigation dans son prochain livre déjà publié en espagnol et dont le titre en français sera probablement « Chansons des mers du Nord ».

Chansons des mers du Sud de Mariano Rolando Andrade
Traduit de l’espagnol par Mariano Rolando Andrade et Christophe Manon
L’herbe qui tremble, 2021

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