En septembre 2025, les cent ans de la naissance de Félix Luna ont été commémorés. Historien, poète, musicien et intellectuel argentin, Luna fonda la revue Todo es historia en 1967 et fut secrétaire de la Culture à la mairie de Buenos Aires en 1986, puis membre de l’Académie nationale d’histoire en 1989. Il est connu pour avoir rendu mondialement populaire la poétesse Storni avec la chanson Alfonsina y el mar, en unifiant le folklore, la poésie et l’histoire argentine. Composée par Ariel Ramírez et interprétée par Mercedes Sosa, cette chanson fut reprise par une centaine de voix latino-américaines et autres.
Avec Ariel Ramirez, il a composé certains des meilleurs airs de folklore de cette époque et c’est notamment de l’album Femmes argentines de 1969 que sort le mythe romantisé autour du suicide de la poétesse noyée en mer, une tragédie rythmée par une zamba. C’est ainsi que la célébrité d’Alfonsina a dépassé les frontières du petit cercle d’intellectuels qui la lisaient pour arriver aux oreilles de la jeunesse qui consommait la nouvelle vague du folklore, très vive entre 1955 et les années soixante-dix. Cet intérêt pour le folklore reposait sur une recherche d’identité nationale et d’union entre la ville et le monde rural, après une forte crise sociale et la chute de Perón. Cela a fait naître les peñas — fêtes musicales fréquentées par des étudiants, ouvriers, musiciens, danseurs — devenues par la suite des festivals nationaux. Le premier d’entre eux, le Festival de Cosquin, créé en 1961, fut le lieu où La Negra Sosa a obtenu sa notoriété.
Le boom du folklore et son statut prestigieux aux yeux du public populaire ont permis au duo de faire circuler de manière massive l’histoire du pays et de transformer Storni en un symbole connu de tous grâce à ce classique musical, devenu une des zambas les plus emblématiques du XXe siècle. Mais qui est Alfonsina et pourquoi figure-t-elle dans ce répertoire d’hommages aux femmes d’intérêt national ?
Consacrée comme poétesse de renom dans les années 1920, impliquée dans la défense des droits de la femme, elle a mené une vie marquée par la misère, la dureté du travail et la mélancolie. Devenue institutrice puis mère célibataire très jeune, son destin se heurte plus tard à un cancer du sein, persistant et douloureux malgré le traitement qui la pousse, en 1938, au suicide, en se noyant en mer. Son dernier poème Je vais dormir est un au revoir annonciateur de son acte, mais aussi de sa volonté de rester, ailleurs.
Un passage vers l’éternité
Les paroles de Luna transforment cet événement tragique en un passage vers l’éternité, avec la reprise du sens des vers du monde d’Alfonsina. Les références directes pour embellir la mort sont tirées des poèmes, tels que Face à la mer ou Moi au fond de la mer.
Dans Je vais dormir, on constate un vocabulaire terrestre, fleurs, herbes, mousse, terre qui évoquent l’enterrement et la nourrice comme image terre-mère et comme véhicule, le passeur au féminin vers l’au-delà, à l’image de Charon — étant donné que, en espagnol, un vaisseau-mère est appelé « vaisseau-nourrice » (nave nodriza). Il s’ensuit un paragraphe de catastérisation, son désir de vie éternelle, sous une constellation, référence à l’idée populaire qui nous vient d’Aristophane : lorsque l’on meurt, on devient une étoile. Puis, c’est au tour de l’air et du ciel. Ensuite, les bourgeons éclatent, elle renaît, elle dort donc elle peut se réveiller, elle est sortie donc elle peut revenir.
Luna garde certains éléments, comme la lampe, symbole de transition comme dernière lumière visible du monde, le fond marin illuminé par des hippocampes luminescents, sorte d’étoiles, ainsi que des sirènes, sorte d’anges.
La brutalité de l’acte de suffoquer dans la noyade, les douleurs de poitrine et de bras ainsi que la lourdeur d’une vie amère, qui torturaient Alfonsina, deviennent dans la chanson la douceur évoquée par le sommeil, l’image d’une balade sereine jusqu’au fond de la mer, coquillage, corail, écume et la légèreté de flotter, mais aussi, de devenir la mer même, immense, éternelle, comme la musique et le folklore d’une nation.
Luna a su capturer le personnage et son désir avec des paroles qui secouent comme les vagues marines et la voix de Mercedes Sosa nous fait frémir et accompagner la poétesse vers l’éternel avec la mesure pour oublier la douleur.

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