Quand un des écrivains les plus remarquables de sa génération en Uruguay (né en 1961), auteur de cinq romans qui ont conquis les lecteurs et divers prix littéraires, ancien professeur de lettres dans le lycée de sa ville natale, fait irruption sur la scène musicale de son pays comme chanteur de blues et de rock, c’est comme si une nouvelle adolescence commençait à l’âge de la retraite. Surtout s’il est entouré pour cette aventure de certains de ses anciens élèves !
Cet auteur, qui a cultivé la guitare toute sa vie et rempli ses romans de personnages eux-mêmes musiciens, écrit pour la collection « Discos » des éditions « Estuario » un essai sur un disque culte des années 1970, enregistré par un duo légendaire du folklore et de la chanson engagée en Uruguay.
Ce duo s’appelait Los Olimareños, et c’est avec leur complice, le parolier Rubén Lena, qu’en 1971 ils produisirent l’album « Todos detrás de Momo », qui tranchait avec les huit précédents, enregistrés depuis 1962. Los Olimareños, Pepe Guerra et Braulio López, étaient originaires de la petite ville de Treinta y Tres, considérée comme la capitale du folklore uruguayen. C’est aussi à Treinta y Tres que Gustavo Espinosa est né et vit encore, et son père était cousin de Pepe Guerra (décédé en 2024).
Tous derrière Momo !
L’auteur a donc une connaissance directe et approfondie de son sujet, et le livre est une exégèse riche et détaillée de « Todos detrás de Momo ». À l’origine, il s’agit d’un vinyle grand format, deux faces d’une douzaine de plages chacune, évoquant un corso carnavalesque. Les morceaux sont courts, voire très courts, de moins de deux minutes en moyenne, terminant tous par cette injonction « tous derrière Momo », le roi du carnaval. Cet enchaînement donne l’impression à l’auditeur d’assister à un défilé, une succession de scénettes satiriques. La musique mêle des éléments du folklore rural de l’intérieur du pays, à d’autres appartenant à la tradition carnavalesque typique des murgas et du candombe. Cette unité fait de « Todos detrás de Momo » une sorte de « concept album » avant l’heure, précédant ce qui deviendrait quelques années plus tard une mode dans le rock symphonique anglo-saxon.
Gustavo Espinosa étant un homme d’une culture immense, son analyse va bien au-delà des aspects locaux et folkloriques de l’album. Chaque chapitre du livre étudie une des plages du disque. Il questionne, entre autres, le thème de la récupération du folklore comme symbole identitaire par les gouvernements autoritaires des années 1970, alors que la gauche (Los Olimareños, Zitarrosa, Viglietti) le faisait évoluer vers une chanson politiquement engagée (ils furent tous contraints à l’exil pendant les années de dictature). Il se penche sur les influences du folk nord-américain et de la « protest song », du blues, du rock argentin des années 1970. Il puise ses références dans la littérature, dans le cinéma français ou dans ses souvenirs d’enfance…
Sans sombrer dans le filandreux jargon postmoderne des universitaires, Gustavo Espinosa nous offre un essai d’une grande qualité littéraire qui deviendra un classique incontournable dans le domaine de la culture populaire uruguayenne.

Todos detrás de Momo de Gustavo Espinosa
[Inédit en français]
Editorial Estuario, Montevideo, 2024

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