La propriété du silence
On pourrait affirmer qu’une grande partie de la littérature moderne est obsédée par la construction des silences. Des silences déclinés sous toutes leurs modalités : ce qui est tu, ce qui est omis, ce que l’on soupçonne, ce que l’on désire. Et il ne s’agit en aucun cas d’une catégorie anodine : à l’instar du fusil de Tchekhov, elle remplit toujours une fonction bien spécifique au sein du récit ; si l’auteur l’utilise, c’est parce qu’à un moment donné, quelqu’un va nécessairement s’en servir. L’écrivain russe faisait référence à un personnage de fiction, mais dans notre cas, le silence est une invitation adressée au lecteur. Une invitation à l’interpréter, à le compléter, à le déformer, en somme, à se l’approprier. Telle est la proposition que nous fait le magnifique recueil de nouvelles de María Marta Ochoa, qui nous a inspirés ce dialogue d’impressions que nous tenterons de résumer dans cette brève critique. Ce dialogue a tout d’abord fait apparaître des points communs. La pureté de la prose, l’obsession pour la justesse de l’adjectif, une certaine lenteur qui accompagne le récit et qui varie selon les circonstances. Mais aussi dans la valeur du mot, dans le fait de lui donner sa place, de ne raconter que ce qui est juste et nécessaire, dans un jeu où chaque élément a son propre rythme et apparaît selon les besoins du récit. Les divergences d’interprétation découlent des aléas du goût personnel : alors que l’un préfère l’histoire macabre qui se cache derrière la rencontre de deux amies dans « Daño Irreversible », un autre a été ému par la petite fille de « Chilavert » qui regarde par sa fenêtre et découvre la mort dans les yeux d’un animal, ou bien nous nous perdons à débattre pour savoir si le chapeau de Mélusine dans « Aquella Mujer Belga » est lié à des références mythologiques ou s’il symbolise un amour éphémère.
Au final, nous nous sommes retrouvés d’accord sur l’essentiel : si un livre suscite autant de réflexions, c’est qu’il s’agit d’un bon livre. Car au-delà de ses formidables récits, Después del silencio vient nous rappeler ce dont nous sommes faits : de souvenirs et d’espoir, d’amour et de solitude, de mots et de silences.
Graciela Alemis / Roberto Montaña
Traduction L’autre Amérique

Después del silencio de María Marta Ochoa
Buenos Aires, Ediciones Diotima, 2025.
[Inédit en français]

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