Les échecs nous semblent moins amers lorsqu’ils sont adoucis par la douce mélodie de l’exil, tel est le message que semble vouloir nous transmettre Séoul, São Paulo (2019), un roman original, drôle et frais de l’auteur Gabriel Mamani Magne. Ce premier roman du jeune sociologue et professeur né en Bolivie et résidant au Brésil a également remporté le Prix national du roman bolivien et est actuellement en cours de traduction dans plusieurs langues, outre le français dont la version circule déjà sous les éditions Métailié.
Le narrateur et son cousin Tayson, « les cousins Pacsi », sont des adolescents qui ont toute la vie devant eux et une grande envie de vivre, mais qui portent un lourd héritage ancestral (à l’image de l’ancien monolithe qui orne leur maison). C’est le thème principal de ce roman contemporain sur la jeunesse et l’apprentissage, dont l’intrigue, apparemment légère et insouciante, recèle une série de questionnements sur l’identité bolivienne et latino-américaine en général, surtout face à l’exil : celui qui vit à l’étranger, plus prospère et cosmopolite, mais souffrant de vouloir revenir, et celui qui reste, patriote et fier de ses racines, mais rêvant de pouvoir un jour partir.
« L’Argentine est une tentative ratée de l’Europe, le Brésil, est une tentative ratée d’être les Etats-Unis, la Bolivie est une tentative ratée de ne pas être la Bolivie, tu piges mon petit gars ? » Cette interrogation de Dino, étudiant en sociologie engagé et ami des cousins Pacsi, peut sembler confuse, mais elle peut aussi être interprétée dans le roman comme une parabole de la situation de la Bolivie. Ce pays est considéré comme un pays en conflit avec ses voisins : jaloux et dépendant du Pérou depuis des temps immémoriaux, et toujours en hostilités avec le Chili, qui l’a dépouillé de sa mer. D’autre part, les Boliviens manifestent un nationalisme patriotique et récalcitrant, aujourd’hui exalté par un gouvernement indigéniste, mais qui a également été progressivement supplanté par des expressions, des modes et des cultures étrangères.
A travers les chansons
La musique, langage universel des sentiments, est, au fil du roman, l’expression des aspirations, des frustrations, du passé et de l’avenir de la jeunesse bolivienne actuelle, incarnée par les cousins Pacsi. Il est significatif de voir comment les adolescents, à travers les chansons de leur patrie, de leur enfance et de leur présent, tentent de comprendre et d’appréhender leurs expériences et leur environnement. Tayson Pacsi a déménagé au Brésil lorsqu’il était enfant, puis est revenu en Bolivie. Il est désormais considéré par son cousin comme une sorte de Lambada : fascinant et obscène, tendre et brutal à la fois, ou comme une chanson coréenne de K Pop, sa musique préférée : étrange et superficielle, mais parfois belle, pétillante et légère.
Les transitions des cousins Pacsi, entre l’enfance, l’adolescence, la sexualité et l’armée, sont interprétées par leur imagination musicale à travers le brouhaha triste des Chichas, le reggaeton vertigineux et sexuel, et les chants martiaux nationalistes appris à l’armée : « J’ai une fiancée… Aux lèvres rouges… Ses cheveux sont blonds… Ses yeux sont verts… Comment s’appelle-t-elle ?… Elle s’appelle Bolivie… Chanson stupide… Combien de Boliviennes sont comme la femme de la chanson ? ».
Les jeunes Pacsi évoluent tout au long du récit entre petites victoires et grands échecs, nous révélant que la vie, en fin de compte, est comme la musique : aussi douce qu’un baiser volé ou le souvenir d’une première fois, ou aussi amère que la perte d’un amour ou d’un ami. En résumé, on pourrait dire que le message le plus émouvant de Séoul, São Paulo est, tout comme la musique et l’exil, une manifestation de l’universalité de l’être humain, mais aussi peut-être la manifestation la plus confuse et contradictoire du conflit des Latino-Américains avec leur patrie, leur famille et leurs racines : celui de tant de personnes qui savourent la liberté de quitter une patrie oppressive, mais qui, en fin de compte, s’envolent vers la liberté avec un seul désir, celui de revenir. Comme le dit la chanson bolivienne Añoranzas de David Castro : « Je voudrais seulement revenir, dans mon pays, même si je n’ai pas de travail, même si je n’ai pas d’ami, même si je n’ai pas d’amour à mes côtés, je veux seulement revenir… »
Traduction L’autre Amérique

Séoul, São Paulo de Gabriel Mamani Magne
Traduit de l’espagnol (Bolivie) par Margot Nguyen Béraud
Métailié, 2025, 160 p. [Seúl, São Paulo, Periférica, 2023]

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