Les récits de Dahlia de la Cerda ne sont pas destinés aux « señoros »[1] (messieurs) bien-pensants. Ils chantent, dansent, se transforment en corridos[2] qui font écho à des aboiements à la Tarantino. Ce n’est pas un hasard si, dès le titre, l’auteure nous annonce ce à quoi nous allons être confrontés en lisant ces treize récits dans lesquels le phénomène de la violence de genre systématique est largement perpétué par le machisme endémique et le tissu corrosif du trafic de drogue qui gangrène le continent latino-américain.
Les héroïnes de ces récits s’expriment avec rage, honnêteté et une grande dose de douceur, en recourant à un humour noir tout en finesse. Elles sont loyales, de bonnes amies jusqu’au bout des ongles ; ce sont des meurtrières convaincues ou des mafieuses par passion ; des trafiquantes de génération en génération, des sorcières ou des migrantes par nécessité. Elles vivent pleinement leur vie et reviennent d’outre-tombe pour se venger de leurs agresseurs. Pour qu’après avoir léché leurs blessures, comme le font les chiennes, elles puissent obtenir la rédemption par la vengeance. Brisées, marquées de cicatrices, elles parcourent le désert pour revivre la scène du crime et devenir elles-mêmes leurs propres héroïnes.
De la Cerda incarne la périphérie à travers le drame mexicain de la survie. L’auteure nous guide à travers cette géographie innommable à laquelle appartiennent ces femmes. Là-bas, la musique et la tradition orale côtoient la douleur et la beauté. Dans cet ouvrage, la langue nous plonge dans une lecture attentive et minutieuse, car l’argot est inconnu de nombreux locuteurs d’autres variantes de l’espagnol. Pourtant, ce piquant reste ancré en nous, à l’image des paroles des chansons de Tren Lokote ou de Javier Rosas qui ont inspiré certaines nouvelles. Sa richesse nous amène à explorer la valeur que l’oralité confère à la vraisemblance d’un récit bien mené. La maîtrise de la technique, le déroulement de l’histoire, ce rebondissement où l’on ne sait pas à quel moment le « desmadre » (chaos) s’est installé et où cette phrase a fait battre le cœur encore plus fort. La nouvelle « La sonrisa » (Le sourire) est un exemple clair qui montre que l’auteure est une grande maîtresse de la tension : elle vous mène jusqu’au point culminant et soudain, en quelques secondes, elle vous précipite dans le vide, et oui… nous devons nous arrêter pour réfléchir à quel moment tout a déraillé et pourquoi on continue de nous tuer.
Dans ces récits, nous montons dans ce bus qui part sans destination après une nuit de travail dans une maquiladora[3]. Nous découvrons les visages des violeurs et des meurtriers, nous déambulons dans les couloirs d’un lycée privé d’un quartier huppé où des adolescents s’insultent parce qu’ils souffrent du malaise engendré par la ségrégation, le racisme et le classisme. Ces divas sans complexe, travestis, « nacas » (des beaufs) ou « güeras » (des blondinettes), veulent des seins en silicone, des stilettos, des robes à paillettes et se réveiller en vie le lendemain.
Traduction L’autre Amérique

Chiennes de garde de Dahlia de la Cerda
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Lise Belperron, Éditions du sous-sol, 2024, 240 p.
[Perras de reserva, Sexto Piso, 2022]
Dahlia de la Cerda aborde tout cela sans détours, et il faut lire ses propos avec la sobriété d’un esprit critique et l’ivresse de cette musique en fond sonore :
[1] Néologisme utilisé de manière péjorative pour désigner les hommes qui adoptent un comportement machiste et font preuve d’indifférence ou de mépris à l’égard de l’égalité entre les sexes. Source : Wikipédia en espagnol pour le terme señoro
[2] Le « corrido » est un genre musical mexicain. Il s’agit d’un récit populaire destiné à être chanté, récité ou dansé. Les « corridos » sont également connus sous les noms de « tragedias », « mañanitas », « ejemplos », « versos », « relaciones » ou « coplas ».
[3] Usine textile.

Editorial – Le Mexique
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